Alina Szapocznikow — Paysage(s) humain(s)/Human landscape(s)

Exposition

Dessin, peinture, sculpture

Alina Szapocznikow
Paysage(s) humain(s)/Human landscape(s)

Passé : 1 avril → 28 mai 2016

Antinoüs flétris, dandys à face glabre,
Cadavres vernissés, lovelaces chenus,
Le branle universel de la danse macabre
Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus !

— Charles Baudelaire1

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Toutes les œuvres de Szapocznikow trahissent une volonté d’élever les objets, tant au sens propre que figuré. Jusqu’alors, elle avait donc toujours privilégié la verticalité, mais, dans ce dernier cycle, cette verticalité s’effondre pour finalement céder la place à l’essence transcendantale de l’apesanteur2. Dans un dessin de la série « Paysages humains » (1971), la composition envahit toute la surface de la feuille, son titre précisant l’étendue de cette expansion inédite3. Dans les années qui ont précédé, Szapocznikow avait représenté sur papier des parties de son propre corps et de personnages désarticulés. Aujourd’hui, elle les inscrit dans un décor qui fait penser aux environnements incongrus de Salvador Dalí et aux pastiches organiques d’Arshile Gorky. Elle exacerbe le climat onirique de ses « Paysages humains » en rehaussant ses dessins d’aquarelle fortement diluée, dans les tons vert, rose, gris et bleu. Ces tons, plus pop que surréalistes, ne sont pas sans rappeler les dessins à l’avenant que Claes Oldenburg a réalisés dans les années 19604. Ses personnages y baignent dans la couleur qui auparavant avait une fonction principalement descriptive.

Dans les dessins de cette série, on retrouve tout le répertoire iconographique de Szapocznikow, réagencé et revisité dans des ensembles hallucinants : des tumeurs se mêlant à des vagins, des lèvres posées sur des jambes désarticulées, des yeux émergeant à l’horizon, une femme alanguie sur un phallus. Parfois, la tension érotique réside dans la vivacité du médium, comme dans ces touches de couleur rose qui, dans ses « Paysages humains », rendent la chair palpable. Il se pourrait qu’en l’occurrence, Szapocznikow se soit inspirée des aquarelles de nus féminins d’Auguste Rodin exposées au Musée Rodin où elle s’est souvent rendue. Dans des dessins comme Femme allongée (1900-1906), Rodin a exploité la transparence et le pouvoir évocateur de l’aquarelle : ses personnages ont l’air de planer. Confrontée à sa mort imminente, Szapocznikow a créé des scènes intimes qui nous transportent dans l’au-delà.

Les dernières sculptures de Szapocznikow peuvent être également lues comme autant de « paysages humains ». Dans sa série « Herbier » (1971-1972), les moules écrasés de son corps et de celui de son fils, aux allures de peaux écorchées, sont comme une ultime tentative viscérale d’immortaliser ce qui est mortel. Le titre renvoie à cette tradition qui consiste à sécher des spécimens de plantes sous presse pour les sauvegarder. Ces empreintes en résine de polyester font certes penser à la mort, mais, en les écrasant, l’artiste les rend quelque part plus vivantes que des masques mortuaires5. Ces œuvres soulèvent la question que Georges Didi-Huberman s’est posée : « Le processus d’empreinte est-il contact de l’origine ou bien perte de l’origine6?» Évoquent-elles la présence ou l’absence du sujet ? Suggérée de façon troublante, la réponse est peut-être : les deux. Tout comme les « Paysages humains », elles sont un memento mori de Szapocznikow, des vanités qui rappellent que l’homme est voué à mourir. Ou, pour reprendre les mots de Szapocznikow, elles ont pour but d’ « exalter l’éphémère, dans les replis de notre corps, dans les traces de notre passage7».

Le dessin était pour Szapocznikow un moyen d’expression primordial lui permettant de consigner instantanément les idées qui lui traversaient l’esprit. Elle dessinait donc sur tout ce qui lui tombait sous la main, y compris des paquets de cigarettes, comme son fils Piotr nous l’apprendra des années plus tard8. Ensuite, elle reprenait ces idées croquées à la hâte et les revisitaient dans des compositions tantôt bidimensionnelles, tantôt tridimensionnelles, qui étaient autant de variations sur un même thème. Tous ses dessins, y compris ceux qui font écho à une sculpture, trahissent la présence de l’artiste à travers la trace de son geste. Les contours de sa main dans ses dessins s’inscrivent dans la même veine que les moules de son corps dans ses sculptures. Ils témoignent à l’unisson du besoin que Szapocznikow avait de vivre à travers ses œuvres, comme « cette manie absurde et convulsive prouve l’existence d’une glande inconnue et secrète, nécessaire à notre vie9».

Allegra Pesenti, « Les dessins d’Alina Szapocznikow ou les traces d’un passage », Alina Szapocznikow, Sculpture Undone, 1955 — 1972, Fonds Mercator, Bruxelles, 2011
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1 Charles Baudelaire, « Danse Macabre » in Les Fleurs du mal, 1857.

2 En 1972, des dessins de la série « Paysages humains » ont été soumis à un jury dans lequel siégeaient Pierre Alechinsky, Alexander Calder, Joan Miró et Antoni Tàpies, et lui ont valu de remporter un prix à la IIIe Exposition internationale de dessins qui se tenait cette année-là à la Moderna Galeria à Rijeka, Yougoslavie.

3 En 1970, Szapocznikow a intitulé un autre dessin Paysage humain.

4 Cf. Janie C.Lee, Claes Oldenburg Drawings, 1959-1977/ Claes Oldenburg with Coosje Van Bruggen Drawings, 1992-1998, cat. d’exp., New York, Whitney Museum of American Art, 2002. En 1964, Szapocznikow s’est rendue à une exposition dédiée à Oldenburg au Musée Rodin. Cf. Dagmara Budzbon, « Alina Szapocznikow : The Ecstatic Carnival of Forms », M.A. Report, Londres, Courtauld Institute of Art, 2008.

5 Szapocznikow a réalisé des masques funéraires de ses amis Tadeusz Trepkowski (1954) et Jan Lebenstein (1969)

6 Cf. Georges Didi-Huberman, L’empreinte, cat. d’exp., Paris, Centre Georges Pompidou, 1997, p.19.

7 Szapocznikow, déclaration, mars 1972, « Mon œuvre puisse ses racines…», texte dactylographié et signé.

8 Cité dans Krystyna Czerni, « The Second Wing or Alina Szapocznikow’s Dream about Flying » in Jola Gola, « Catalogue of Drawings by Alina Szapocznikow ».

9 Szapocznikow, déclaration, mars 1972, « Mon œuvre puisse ses racines… », texte dactylographié et signé.

  • Vernissage Jeudi 31 mars 18:00 → 21:00
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6, rue Jacques Callot

75006 Paris

T. 01 53 10 85 68 — F. 01 53 10 89 72

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Du mardi au samedi de 11h à 19h
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