Arnaud Dezoteux — Brise fraîche au-dessus des montagnes

Exposition

Nouveaux médias, techniques mixtes, vidéo

Arnaud Dezoteux
Brise fraîche au-dessus des montagnes

Passé : 14 janvier → 19 mars 2016

The Well Known Unknown Man

“Many have seen his face
Many have heard his name
Yet he remains, through the fame, himself.
Whether good or bad,
nice or mean,
he carries himself ,
seemingly, with honesty.
(…)
A man with pensive eyes
a genuine smile which shines,
questioning why.
Intelligent. Benevolent.
Who he is is irrevelant
to what he will leave behind.
(…)
The strength.
The gentleness.
The plethora of skills
hidden beneath the shell worn
as a wall to protect
from all those who search and wait for his fall.

I do not know him
He does not know me
this poem, perhaps,
he will never read.
(…)

Your actions.
Your talents.
Your motivations.
Have fueled my few aspirations,
and added to my determination.
If ever you feel down
or as if the world looks upon you as a clown
know who you are
know that you are cared for
know that you are loved.
If no one tries to understand
or is unwilling to lend a hand
Through it all be yourself
the well known unknown man”

Silver, “The Well Known Unknown Man” fan poetry 2015

———

Contrairement à ce qu’affirme Roland Barthes dans son célèbre essai des Mythologies consacré au visage de la great Garbo, le cinéma permet encore que l’on se perde dans « une image humaine comme dans un philtre » . Le visage et le corps de Keanu Reeves sont de ceux qui créent cette fascination, ces questionnements sans fin, ces obsessions intenses qui caractérisent l’amour étrange qui lie un fan à celui ou à celle qu’il adore. L’acteur canadien est particulièrement taiseux, et il est d’une discrétion absolue sur sa vie privée. Mais une riche mythologie s’est construite autour de lui depuis les débuts de sa carrière dans les années 1990.

Keanu Reeves n’est pas dans le contrôle de son image publique. Il est un anti Tom Cruise. Et cette « identité un peu muette », comme la décrit Arnaud Dezoteux, crée assurément plus que celle d’autres acteurs un espace que viennent combler de nombreuses projections. Bien qu’elle ait pour titre la traduction de son prénom hawaïen, l’exposition Brise fraîche au dessus des montagnes ne porte donc pas directement sur Keanu Reeves. Elle se construit justement autour de sa réception par l’artiste mais aussi chez les fans, et notamment un fan américain, Gavin.

L’artiste rend possible le rêve de tout fan, celui qui nourrit les fan fictions et le fan art en général : faire partie de l’histoire. En utilisant divers procédés d’incrustation, il intègre Gavin à différentes scènes de films de Reeves (Matrix 1 et 3, A Scanner darkly, Le Jour où la Terre s’arrêta). Gavin y rejoue des scènes qu’il connaît par cœur. L’incrustation n’est pas parfaitement illusionniste. Elle l’est d’ailleurs rarement chez les fans, qui ne disposent pas, pas plus que l’artiste d’ailleurs, de moyens de production aussi perfectionnés que ceux des studios hollywoodiens. Mais là n’est pas l’enjeu. Les formes d’appropriation auxquelles se livrent les fans sont de nature artisanale, comme toute la culture populaire aujourd’hui.

Comme l’ont montré John Fiske, ou Henry Jenkins, le fandom est profondément créatif :
« Dans les sociétés capitalistes, écrit Fiske, la culture populaire est nécessairement produite à partir des produits du capitalisme, car c’est tout ce dont les gens disposent. La relation de la culture populaire aux industries de la culture est de ce fait complexe et fascinante, parfois conflictuelle, parfois complice ou coopérative, mais les gens ne sont jamais à la merci des industries — ils choisissent de transformer certaines de leurs marchandises en culture populaire, mais ils en rejettent beaucoup plus qu’ils n’en adoptent. Les fans sont parmi les groupes de gens les plus critiques et sélectifs, et le capital culturel qu’ils produisent est le plus développé et visible de tous. »

Le fandom de Keanu Reeves est particulièrement actif en ligne. Son apparence physique est l’objet de nombreuses discussions sur les forums, c’est un grand classique: on s’extasie sur sa beauté, on s’interroge sur la constance de son apparence physique (Reeves semble ne pas vieillir, certains allant jusqu’à prétendre, images à l’appui, et dans la plus pure lignée conspirationniste, qu’il est un alien, un vampire, Jésus, ou qu’il a signé un pacte avec le diable).

Mais c’est plus largement la vie de l’acteur, son jeu, et ses engagements qui suscitent des commentaires. On connaît en effet certains détails particulièrement dramatiques de sa vie (la condamnation de son père pour trafic de drogues lorsqu’il était nourrisson, la maladie grave de sa sœur, le décès de son seul enfant à la naissance, l’accident de voiture mortel de sa compagne peu de temps après, à laquelle une vidéo de l’exposition fait une allusion distante). Reeves est par ailleurs réputé pour donner une large part de ses revenus d’acteur à des œuvres de charité, et pour renoncer à une partie de son salaire pour permettre à d’autres acteurs de figurer au casting des films auxquels il participe. Inspirés par ces faits, des dizaines de memes sont consacrés à l’acteur. Les deux plus populaires sont Conspiracy Keanu et Sad Keanu. Le premier date de 2008 et détourne une image de la comédie Bill and Ted’s Excellent Adventure (1989) dans laquelle le visage de Reeves a une expression de terreur. Les légendes de ce meme sont toujours « des conjectures paranoïaques et des questions philosophiques absurdes » . Le second date de juin 2010, il est issu d’une image volée de l’acteur en train de déjeuner d’un simple sandwich sur un banc, avec un air maussade. Haters will hate. Mais cette image a généré une vague de sympathie pour Reeves , même chez ses détracteurs, et avec elle de nombreux comptes twitter, blogs, tumblers, ou événements de soutien (« Operation : Happy Reeves », ou le « Cheer Up Keanu Day », programmés le 15 juin, sa date de naissance). Et ils ont à leur tour engendré de nouveaux memes (Happy Keanu, Sad Keanu in a Helmet).

On trouve aussi des sites fascinants où des fans recensent tous les articles parus sur lui et les classent année après année, comme de minutieux archivistes, ou déploient toute leur puissance argumentative pour convaincre les trop nombreux détracteurs de l’acteur qu’ils s’égarent, qu’il est non seulement un excellent acteur, mais aussi une sorte de guide spirituel. L’adoration qui caractérise le plus souvent la relation des fans à leurs idoles a pris chez certains d’entre eux une dimension mythique, sinon religieuse. Keanu, qui porte à Hollywood les valeurs fort peu hollywoodiennes de la simplicité, de la bonté et de l’humilité, se confond peu à peu avec tous ses rôles, de l’élu Neo de Matrix au Prince Siddhârta de Little Buddha. Cette confusion acteur/rôle, Arnaud Dezoteux l’a d’ailleurs souvent explorée, notamment dans Behind the scenes, un projet évolutif de film d’heroic fantasy médiévale, tourné en green screen, dans lequel les relations entre les deux acteurs principaux, Marine Gesbert et Guilaume Tosello (respectivement la reine et le roi du royaume de Haute-Valnia), viennent peu à peu parasiter le scénario. Elle guide aussi les apparitions furtives de l’artiste-réalisateur à l’image et dans la bande-son de ses films.

Une grande partie de l’industrie hollywoodienne fonctionne aujourd’hui sur la confusion entre la vie privée et la vie publique. La carrière d’un acteur se dessine dans une confusion où s’entremêlent les rôles qu’il a joués, et les détails de sa vie privée.
Qui est Keanu Reeves ? Un Dieu ? Un simple humain ? Une coquille vide à la Ann Lee ? Par delà les questions de production et d’appropriation de la culture populaire qui ont également nourri jusqu’ici une large part du travail de l’artiste, dans la lignée de Pierre Huyghe, Philippe Parreno ou Pierre Joseph, ce qui importe davantage dans cette exposition, c’est de cerner la nature particulière de cette relation fan-idole. Dans la vidéo Dark Meta Reeves, on voit Gavin poser une série de questions à Reeves, qui ne répond jamais. On assiste en fait à un monologue, qui culmine dans une longue tirade finale improvisée, et très lyrique. « Est-ce que tu es heureux de l’adoration que te vouent tes fans ? Cela t’affecte-t-il ? » Aucune réponse. Gavin continue. Il n’a rencontré Keanu que brièvement, il ne le connaît pas, mais d’une certaine manière, il l’inspire et lui permet de devenir quelqu’un de meilleur. Toujours aucune réponse.

En 2010, sur Reddit, Reeves s’est livré à un AMA (pour « ask me anything », demandez moi ce que vous voulez, un jeu de questions-réponses en direct et en ligne). Pendant une heure, la distance fan-idole est abolie. Les questions posées par les fans sont étonnantes, oscillant entre des détails privés quotidiens et cocasses (quel est votre petit déjeuner préféré ? vos films favoris ? chien ou chat ?) et des interrogations plus spécifiques sur ses rôles, sa carrière, son regard sur l’industrie cinématographique. Certains se contentent d’exprimer leur platonique amour. Reeves répond posément, gentiment, et avec une grande patience. Vers la fin de la séance, un fan se livre à une étrange confidence. Adolescent, il vivait dans une famille violente et dysfonctionnelle. Chaque soir, dans sa chambre, il confiait ses doutes à Keanu Reeves, ou plus exactement au poster d’un Reeves souriant qui ornait les murs de sa chambre. Et c’était comme de parler à un thérapeute, explique le fan.

Le thérapeute répond rarement, comme la star. Reeves, probablement embarrassé autant que touché par cette histoire très personnelle, réplique très simplement qu’il est heureux d’avoir pu aider le jeune homme. Mais ce qui se dit dans cette émouvante histoire, c’est que nous n’avons pas besoin qu’une idole nous réponde pour construire avec elle une relation productive, constructive. Pas plus qu’un mort à qui l’on continue de parler, ou qu’une œuvre d’art à laquelle on pense. La relation d’un fan à une idole est, pour le meilleur, une instauration. Comme l’écrit Vinciane Despret, instaurer un être, « c’est participer à une transformation qui mène à une certaine existence (…) qu’il soit âme, œuvre d’art, personnage de fiction, objet de la physique ou mort — car ils sont tous le produit d’une instauration. »

Il n’y a pas une once d’ironie dans la manière dont Arnaud Dezoteux se saisit des confidences de Gavin, traite les fans, et la culture populaire, pas plus qu’il n’y en a chez Jeremy Deller quand il s’intéresse aux fans de Manic Street Preachers (The uses of literacy, 1997), ou de Depeche Mode (Our hobby is Depeche Mode, avec Nick Abrahams, 2006). Comme pour montrer que ces multiples jeux de projection et d’identification sont aussi largement partagés que vécus intensément dans l’intimité de chacun, l’artiste vient mêler à plusieurs reprises le visage du sphinx Reeves à d’autres visages. Le sien d’abord, sur l’affiche de l’exposition. Celui d’une actrice dans une vidéo portrait, quasi immobile. Ces bizarres compositions digitales renvoient là encore à l’énigme qu’est le visage de Reeves.

A mon tour de faire une confidence. J’avais 12 ans lorsque ma mère m’a emmenée au cinéma voir le film Little Buddha de Bertolucci. Il ne s’agit certainement pas d’un grand film, tout pétri qu’il est d’images exotiques un peu faciles, mais je me rappelle distinctement de l’émoi qui m’a saisi dans la salle obscure devant la beauté de Keanu Reeves, la peau dorée de son torse, ses bras aux muscles bien dessinés, son sourire de chat, ses yeux ourlés de khôl, et ses cheveux longs et brillants d’un noir profond. Moi qui n’avais jamais embrassé un garçon, j’ai vécu là mon premier crush cinématographique de pré-adolescente.

Jill Gasparina
  • Vernissage Mercredi 13 janvier 18:00 → 21:00
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3, place Jean Grandel

92230 Gennevilliers

T. 01 40 85 67 40 — F. 01 47 99 33 30

Site officiel

Asnières – Gennevilliers – Les Courtilles

Horaires

Tous les jours sauf le dimanche de 14h à 18h30
Et sur rendez-vous

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L’artiste

  • Arnaud Dezoteux