D’une main invisible

Exposition

Architecture, installations, performance, photographie...

D’une main invisible

Passé : 20 mai → 25 juillet 2015

Dans le panthéon du libéralisme économique, le philosophe Adam Smith occupe une place de choix, grâce notamment à ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776). Une phrase, utilisée fortuitement par Smith dans cet ouvrage, est devenue le porte-étendard de la pensée ultralibérale, suite à une interprétation tendancieuse. À travers l’expression « Main invisible », l’auteur évoque un mécanisme inconscient qui, malgré la divergence des intérêts individuels, contribue à la prospérité d’une nation en particulier : “En préférant le succès de l’industrie nationale à celui de l’industrie étrangère, [l’individu] ne pense qu’à se donner personnellement une plus grande sûreté ; et en dirigeant cette industrie de manière à ce que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu’à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions […] Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler.”

L’expression métaphorique a été entendue par certains comme le principe d’un ordre quasiment surnaturel. Il permettrait une autorégulation du commerce qui coordonne et transcende l’intérêt personnel pour aboutir à une harmonie sociale, sans qu’aucune intrusion de principes moraux ne soit nécessaire. Ainsi, le capitalisme non-régulé se trouverait être une forme économique naturelle et infaillible, car même en cas de dérive, à travers cette « main invisible » ses principes fondamentaux viendraient spontanément ajuster le marché pour le plus grand bien de tous. Pour les adeptes de cette religion sans apocalypse, l’intelligence innée des marchés permet de surmonter les crises et de soutenir une croissance sans limites, par le fait qu’elle obéit à une logique incorruptible dont le seul paramètre est de favoriser le développement de ces mêmes marchés, sans autre considération.

Il est intéressant de penser, à l’aune du capitalisme global, le système dans lequel évolue l’art récent. Il est doté de sa propre économie des objets et des personnes, d’investisseurs privés et publics, de paramètres de croissance quantifiables. Les gains qu’il apporte peuvent être tout aussi financiers (produits des ventes d’œuvres) que politiques (véhiculer un discours). Les capitales culturelles mondiales capitalisent sur cette précieuse plus-value artistique, qui vient asseoir leur importance dans les échanges symboliques et monétaires ; comme tout secteur à haut retour sur investissement, il glisse de l’amateurisme et l’initiative individuelle, vers la professionnalisation et la gestion. À travers l’approche du « capitalisme affectif », intensément dérégulée et encourageant le travail précaire, la sphère dite « créative » s’est même constituée en exemple de négation des acquis sociaux, en vue d’une multiplication sans entrave des acteurs et des objets produits. Pourtant, le domaine des idées cohabite mal avec son indexation boursière, et même la « main invisible » de l’artiste qui opère la transsubstantiation d’objet en œuvre, peine à s’accommoder à la planification et à la production industrielle.

Cet état conflictuel a fait naître une pensée critique et des retraites stratégiques afin de sortir d’un champ encombré d’objets sans idées, pour privilégier les idées sans objets. Si la notion de « main invisible » s’applique à la présente exposition, c’est à rebours, dans un contre-sens productif. Il ne s’agit plus d’une intervention surnaturelle et omnisciente mais d’une économie de moyens affirmée et revendiquée. Cette main effectue les gestes, autant artistiques que civiques, d’un langage non-verbal qui exprime le désir de retenue, d’autonomie, de désobéissance, de refus. On pourrait parler d’une « grève des objets », à la fois au sens de mouvement social, mais aussi comme une grève au sens côtier : rivage sur lequel viennent s’échouer des indices, énoncés et résidus d’œuvres-passages à l’acte, spéculant sur le besoin et les conditions de leur matérialité.

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Emile Ouroumov, est un critique d’art né en 1979 en Bulgarie. Il a été l’assistant des curateurs Hans Ulrich Obrist pour la Serpentine Gallery, Odile Burluraux au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, de Pierre Bal-Blanc au CAC de Brétigny, de la galerie GB agency à Paris et assistant en conservation et médiation au MAMCO. Il a été curateur de nombreuses expositions à Paris, dont « Le Principe Galápagos » (Palais de Tokyo, Paris, 2013). Son champ de recherche et prospection actuel porte sur la porosité conflictuelle entre les fonctions d’artiste et de commissaire, les formats curatoriaux instables, les rapports entre art, langage et paratexte accompagnant les expositions, dont notamment les écrits critiques et les communiqués de presse.

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