Dominique Mathieu — Acte 3 — À l’orée des choses

Exposition

Céramique, design, edition, installations...

Dominique Mathieu
Acte 3 — À l’orée des choses

Passé : 9 septembre → 21 novembre 2015

“Renoncer à construire des mondes de nos mains, c’est se vouer à une existence de spectre.”1

Dessiner des conditions d’existence

Considérant la pratique du design telle qu’exercée par Dominique Mathieu, on pourrait l’envisager comme étant « le rapport triangulaire entre les individus d’une espèce, l’activité organisée de cette espèce et l’environnement de cette activité. L’environnement est à la fois le produit et la condition de cette activité, et donc de la survie de l’espèce ». Or, cette définition préexistante est communément utilisée pour décrire le champ de l’écologie humaine. Par le déplacement de son référent, le désir est de pointer l’écosystème, complexe et dynamique, que Dominique Mathieu tisse entre les objets, les conditions de travail qui les font naître, leurs utilisateurs et l’environnement naturel. On peut parler d’une certaine forme de fonctionnalisme, mais à cette occasion il faudrait reprendre le célèbre principe «Form follows function» comme un quasi-palindrome à l’infini : la forme suit la fonction suit le contexte suit l’autonomie suit l’outil suit l’économie suit la croissance suit la décroissance suit la rupture suit l’évidence suit la continuité suit la philosophie suit la politique suit la convivialité suit la responsabilité suit la nature…

La première exposition monographique du designer à la galerie Salle Principale est née du désir de rendre compte de ces interactions ramifiées et de l’état présent de ses recherches. Dans son parcours, il distingue trois phases. L’acte initial (Acte 1 — 1995-2007) est caractérisé par une logique de design expérimental, conjugué avec une production de type industriel. Le second (Acte 2 — 2008-2014) est conditionné par la prise de conscience manifestée lors de l’exposition Fracture sociale (2007, Espace Mica, Rennes), les collaborations avec l’association Libre Art Bitre (Rennes) et une résidence sur plusieurs années au CAC Brétigny, centre d’art pour lequel il organise plusieurs workshops, conçoit des installations et de nombreux projets (vitrines, tables, assises, présentoirs, rangements, aménagement du bureau) à vocation pérenne et en harmonie avec les usages du lieu. Le troisième et ultime acte est inauguré avec la présente exposition, au travers d’objets, des références au champ théorique, des prises de position via des supports textuels et visuels. Il s’agit d’assumer et poursuivre les logiques initiées notamment à Brétigny, avec un soin particulier porté à la déontologie des conditions de production, qu’il souhaite orienter en direction d’une résonance avec l’environnement naturel.

À ce titre, le diaporama un monde introduit la question de l’environnement et évoque la définition situationniste de la dérive urbaine : « un passage hâtif à travers des ambiances variées ». À travers des photographies prises par le designer ou une moisson d’images trouvées sur Internet, il s’agit de refaire image autour notamment de la présence de l’homme dans la nature, d’affirmer qu’"il y a un autre monde mais qu’il est dans celui-ci".2

En filigrane de ce troisième acte, il est question de l’urgence à retrouver des rapports sobres avec les ressources dont nous disposons, ainsi que de l’évidence de cet état des choses qui de nos jours devrait être manifeste. Pour paraphraser à mauvais escient une expression de Margaret Thatcher, « Il n’y a pas d’alternative »3. Aujourd’hui, la dette envers la nature accumulée par l’homme ne saurait se mesurer en pourcentages du PIB mondial. Plutôt que la recette de l’austérité, mot dont les connotations sévères se révèlent contraires au bonheur, on avancera les termes de frugalité, de métanoïa4, d’écotone5.

Afin de rompre avec l’exposition de design « dé-fonctionnalisée », les usages de l’espace de la galerie ont été entièrement repensés. La distinction entre espace public et privé est relativisée par la scénographie qui délocalise le bureau de travail au milieu de l’espace de monstration, geste qui n’est pas sans évoquer la mise à nu d’une galerie d’art commerciale effectuée par Michael Asher6. L’objet qui sert de table de travail, mais aussi d’espace de discussion, de repas, de consultation de documents, d’activités publiques, est un nouveau Bistanclaque, structure meublante inspirée du métier à tisser des Canuts lyonnais du 19ème siècle. Son nom est une onomatopée et fait référence au bruit produit par les métiers à tisser, installés au cœur de l’espace de vie des tisseurs. Originaire et pendant longtemps habitant du quartier de la Croix-Rousse, le designer rend ainsi hommage aux tisserands lyonnais, corps de métier à l’origine d’une prise de conscience et affirmation des droits des ouvriers au travers de leurs nombreuses révoltes. Pour ce nouveau Bistanclaque, Dominique Mathieu reprend les mêmes principes de construction simples avec des matériaux « pauvres », cette fois avec une esthétique plus brute, relevant presque de l’assemblage d’un mobilier de survie, suite à la récupération des planches d’un vieux cabanon abandonné.

Privilégiant les savoirs traditionnels, plusieurs des objets présentés ont été fabriqués à la tuilerie Royer de Soulaines (Aube), où, depuis six générations, l’argile est travaillée selon des techniques ancestrales, à la recherche d’une harmonie avec la nature. Trois pots en terre cuite pour plantes vertes rendent hommage respectivement à Jacques Ellul, Ivan Illich et Cornelius Castoriadis, penseurs dont les écrits abordent divers thèmes tels que l’impact de la technologie sur la société, le rôle de l’éducation, la convivialité des outils, l’autonomie comme projet sociétal. Une brique, élément de construction normé dès le 7e millénaire avant J.-C. en fonction des proportions de la main de l’homme, porte l’inscription « relocalisons l’économie ». Présentée dans l’exposition, elle est aussi introduite de manière aléatoire dans la production de la tuilerie.

Plusieurs éléments de la série des slogans revendiquent une éthique des modes d’existence et de production, établissant aussi une résonance particulière avec les supports sur lesquels ils sont tracés ou les cagettes en bois qui les contiennent. Visible depuis l’extérieur, la phrase d’Ivan Illich, « conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil », est inscrite sur du papier Jacquard, soit une carte perforée qui servait à programmer des métiers à tisser dès 1801. Lointain ancêtre des supports informatiques, elle a aussi eu un rôle à jouer dans la contestation ouvrière face à l’industrialisation automatisée (elle fut notamment une des causes de la révolte des Canuts).

Pour conclure de la même manière dont on a commencé, en référence au mot de fin du livre À nos amis7 : L’exposition est le début d’un plan. À très vite.

Émile Ouroumov

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Emile Ouroumov, est un critique d’art né en 1979 en Bulgarie. Il a été l’assistant des curateurs Hans Ulrich Obrist pour la Serpentine Gallery, Odile Burluraux au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, de Pierre Bal-Blanc au CAC de Brétigny, de la galerie GB agency à Paris et assistant en conservation et médiation au MAMCO. Il a été curateur de nombreuses expositions à Paris, dont «Le Principe Galápagos» (Palais de Tokyo, Paris, 2013). Son champ de recherche et prospection actuel porte sur la porosité conflictuelle entre les fonctions d’artiste et de commissaire, les formats curatoriaux instables, les rapports entre art, langage et paratexte accompagnant les expositions, dont notamment les écrits critiques et les communiqués de presse.

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1 Le comité invisible, À nos amis, Paris, La fabrique éditions, 2014, p.239

2 Phrase attribuée à Paul Eduard

3 « There Is No Alternative » est un slogan politique attribué à Thatcher, ancien Premier ministre conservateur du Royaume-Uni, prononcé en défense du caractère inéluctable de la mondialisation capitaliste, du libéralisme économique et de la « dénationalisation » (privatisation des services publics).

4 Métanoïa (du grec) : dépassement, renversement de la pensée.

5 Écotone : du grec eco (inoffensif pour l’environnement) et tonos (tension), zone de transition entre deux écosystèmes. 6 Michael Asher, exposition à la Claire Copley Gallery, Los Angeles, 1974 7 Le comité invisible, À nos amis, op.cit., p.242

  • Vernissage Dimanche 6 septembre 2015 14:00 → 19:00