Jean-Claude Ruggirello

Exposition

Sculpture

Jean-Claude Ruggirello

Passé : 12 janvier → 23 février 2013

« J’aimerais découvrir un procédé tel que si j’avais envie qu’il pleuve, 
il se mette aussitôt à pleuvoir. »

John Coltrane, 1962

Autant la dévoiler d’emblée à ceux qui entrent dans l’exposition de Jean-Claude Ruggirello : l’expérience à l’origine de son travail est sonore. Il y a tant de choses à percevoir dans l’énigme du présent assemblage de pièces que le silence, qui couve et contient chaque élément de son travail jusqu’à son élaboration finale, en sera presque la seule composante imperceptible ici. Cette mèche une fois vendue, reste à balayer le spectre unique parcouru par toutes ses propositions.

Le film seul pourra nous retenir pendant une durée in(dé)finie. On cède à la fascination à la vue du soleil qui n’en finit, et n’en finira jamais, de descendre vers une terre ou une mer balisées par l’homme. Plages habitées de cris ou plantées de poteaux, jetées sentimentales, ponts périurbains, maillages industriels, rails et routes, chemins et dunes, nuées vues d’avion ; réunies pour l’éternité par le glissement velouté d’une séquence dans l’autre, ces territoires ajointés du couchant nous réconcilient définitivement avec la condition humaine — dont elles font l’expérience magiquement étirée d’une contemplation sans chute, donc sans drame. Retiré par définition de ce que l’on perçoit, qui n’est jamais qu’une suite d’images, on ne désire finalement qu’y entrer pour n’en plus sortir, tant ce voyage qui se fait pour nous, à notre place, apaise sans même menacer d’émouvoir.

C’est qu’il est froid, en fait, le point de vue de celui qui a ourdi ce complot du factice. Toutes ces images, attachées les unes aux autres selon un mode proche de la versification, appartiennent bel et bien à tout le monde, parce qu’elles n’ont pas d’auteur. Prélevées dans l’océan de données virtuelles du réseau mondial, accouplées comme des cobayes à des sons tout aussi dépourvus d’origine, elles fabriquent de toutes pièces le réel idéal de chacun et nous jettent au visage le cliché de nos propres rêves. Nous sommes, décidément, bien convenus. Nous y avons cru.

Proprement remis en place par cette méchante opération de séduction — la mariée était trop belle — il nous reste à saisir ce que recèle peut-être l’opacité de la plupart des autres pièces. Au fond, brillant pour brillant, impeccable pour lavable, pelliculé pour plastique, l’ensemble du travail articulé ici ne démontre, scientifiquement, que les propriétés de la matière, pour peu qu’on la choisisse bien lisse. Il ne s’agit vraiment, mais alors vraiment pas, de la faire réfléchir. Pour l’en empêcher, au contraire, Jean-Claude Ruggirello l’a torturée selon un mode suffisamment sophistiqué pour paraître brutal. En trouant irrégulièrement la jolie géométrie colorée de cubes, carrés, rectangles en formica, il impose à la conscience l’idée d’impacts de balles, que les titres à consonance mafieuse viennent confirmer, alors que les occupants opportunistes de ces pertuis sont de gentils branchages — ou d’inoffensifs fils de fer dont pas un n’est raide ou saillant au point de pouvoir blesser. Bon. Que font les trajectoires de ces matériaux antagonistes dans l’ordre méticuleux de chaque monochrome ? Les unes jaillissent. Poussent, même ; le bois, qui n’est pas mort, suintant encore de résine odorante. Les autres reviennent sur elles-mêmes, traversent et retraversent au point qu’on n’a pas la queue d’une idée de l’emplacement de leur début, ou de leur fin. De la croissance au gribouillis, ces traits se déclarent infinis et rien ne peut les démentir. Le support coloré n’est là que pour servir le brouillage de sa propre perception, le regard se trouble là où l’esprit se perd en conjectures. C’est là qu’il faut revenir à l’expérience première du son, qui conditionne les manipulations presque sadiques de Jean-Claude Ruggirello depuis leur début.

Le son nous environne, nous traverse et nous constitue sans que nous en ayons conscience. Rien n’impose que ce phénomène, le plus souvent enfermé dans la consommation du plaisir musical, nous intrigue. Or le son est comme la température, rien ne lui échappe, son règne s’étend jusqu’au silence dont il occupe le fond inouï. Le son est vibratile, tournoyant, complexe. Dans un film c’est lui qui donne la profondeur à l’image, dans la vie c’est lui qui, indiquant à chaque instant la distance entre les choses, constitue la perspective du réel.

C’est lui que Jean-Claude Ruggirello a pisté voilà déjà longtemps et persiste à vouloir attraper et dessiner, à travers tous les moyens du visible. La pièce White noise, par exemple, tire son nom du « bruit blanc » qu’on obtient en nivelant la densité de toutes les fréquences, et qui sert de fond, de souffle, voire d’atténuateur acoustique. On le trouve dans un autre medium cher à Jean-Claude Ruggirello, l’effet de neige des écrans de télévision en panne. Chez lui, la matérialité du son conditionne les formes. Ainsi du lacis impénétrable de bande transparente colorée d’abstractions posée là, sur un socle. Sculpture trop légère pour incarner correctement ce statut, dessin précis d’intentions harmoniques, cette embrouille transparente est comme son auteur, elle dit tout de sa composition et personne ne sait d’où elle vient.

Et puis, pour la bonne bouche, l’explication définitive du travail présenté ici est dans la révérence de l’artiste pour la forme la plus aboutie qui existe au monde, et qu’on reconnaîtra ça et là dans les perturbations visuelles qu’il a patiemment mises au point  : la barbapapa. Expérience scientifique à la portée de tous, la barbapapa traverse tous les états de la matière jusqu’à sa dissolution dans la digestion humaine. L’art, pour peu qu’on accepte de perdre le nord à son examen, ne fait pas grand-chose d’autre.

« L’autonomie de la pensée est vaine puisqu’il lui faudra toujours, si elle veut subsister comme pensée, faire retour aux choses dont elle vient, dans cette unité de la physis. »

Roger Munier, La pensée totale, 1961

Éléonore Marie, janvier 2013
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