Jeannie Abert — Requiem

Exposition

Collage

Jeannie Abert
Requiem

Passé : 23 février → 18 mars 2017

Tombeau pour cinq cent mille espèces animales

Où va le perdu ? Que faire avec le disparu ? Comment l’abriter en nous ? Nouant des réalités que nos représentations disjoignent, les collages de Jeannie Abert produisent des courts-circuits perceptifs et révèlent les résonances intérieures soulevées par la combinaison d’éléments hétérogènes. Dans ce bestiaire assemblant des formes tenues pour éloignées, des mises en tension, des alliances souvent tragiques entre l’humain et l’animal, l’animé et l’inanimé se libèrent derrière nos découpes catégorielles. Au fil des séries « Les maîtres silencieux », « Les disparus », « Disparition imminente », « Joyaux », « Ruines », « Composition » s’élèvent des chants pour ce qui n’est plus, les vieux temples, la nature sauvage et surtout les espèces animales, végétales mises à mort par un homme prédateur dépeuplant la Terre. Le silence des animaux consommés, chassés, décimés, exterminés se voit traduit dans le registre du visible.
Ces prières païennes recomposent ce qui a été décomposé par une modernité acquise au prométhéisme, à l’exploitation illimitée du cosmos. Le corps d’une girafe amputé de son bas est accolé à la carte du Sud de l’Afrique, mamelle dont on trait les ressources, le sang, le soleil. Des vestiges de temples antiques flottent comme un aérolithe au-dessus de routes goudronnées. Se tenant par-delà toute déploration nostalgique, cette esthétique de la solidarité envers les formes de vie sacrifiées sur l’autel de l’Anthropocène ne consone nullement avec une esthétique de la fin.

Radiographie d’un présent qui se ferme au Jadis qu’il a arasé, qui active la mutilation de la biodiversité alors que le nombre d’animaux classés sur la liste rouge ne cesse de s’allonger, les créations de Jeannie Abert laissent parler les innombrables espèces, les lieux qui ne sont plus. Soucieuse de ne pas les bâillonner une seconde fois, elle se retire de la scène pour disposer des montages percutants où monte la voix d’une nature pillée, arraisonnée. Elle se glisse dans les corps des réalités vivantes ou inorganiques qu’elle convoque. La puissance des images se loge en leur effet à la fois boomerang et miroir, dans le retour au visible de ceux que nous avons occis.
Les noms des espèces menacées d’extinction rythment la série « Disparition imminente ». Les collages sont portés par un support en argile, image de l’engluement des animaux. Chauve-souris (roussette de Nouvelle-Guinée) crucifiée sur nos rêves tournés en cauchemars ; menace pesant sur le muriqui du Nord, singe laineux d’Amérique du Sud, du Brésil menacé par la déforestation galopante ; pschent annonçant la fin coiffant les cornes de la gazelle de Dama… Les heures sont comptées pour le fugu — un poisson-globe chinois victime d’une surpêche à outrance, dont 99% de l’espèce a disparu —, pour le cacatoès des Philippines, le loup rouge, le cerf-cochon de Bawean, le gavial du Gange, la tortue imbriquée, le pyrargue de Madagascar, magnifique rapace diurne… Les regards des animaux, leur posture nous mettent à nu. Leur disparition signe l’imminence de la nôtre.

Avec « Les disparus » s’ouvre un tombeau pour les défunts, pour cinq cent mille espèces animales, un requiem visuel. Sur un fond blanc agité de lignes tourbillonnantes, le crapaud doré, le dauphin de Chine, le rhinocéros noir d’Afrique de l’Ouest, l’huîtrier des Canaries… content leur fin, l’écocide massif et sans retour. Un monde amputé de sa biodiversité, privé de milliers d’espèces de mammifères, d’oiseaux, de poissons, de reptiles est-il encore un monde ? Comment vivre et pourquoi, à quoi bon vivre dans un univers où ces dieux-totems ne sont plus ? Combinant ce qui est disjoint, par la conflagration des séries jumelées, l’artiste unit sur un même espace le bourreau et la victime, le couteau et la plaie, le responsable de la dévastation et le dévasté. Elle dispose un phénomène d’échos entre un monde enfui, voué à disparaître et un non-monde broyeur, mu par la volonté de périr. Nous assistons à la scène d’un crime reconduit de siècle en siècle jusqu’à l’apothéose furieuse des XXème et XXIème siècles. Nous nous cognons à un tableau de Mendeleïev des mondes animaux éteints ou en passe de l’être. Dialogue du cerf et de la lune, mains humaines empoignant les ramures d’un cervidé, œil surplombant la fonte des glaces, forêt d’amphores ébréchées, devenir musée, devenir momie d’une partie de la faune et de la flore…
Loin de toute morale, de tout tribunal, loin aussi de toute allégorie, de tout passéisme, les collages revêtent une fonction apotropaïque, s’auréolent d’une aura magique performative en ce qu’ils parient pour une bifurcation, un réveil des consciences, un ultime sursaut en direction de la vie, de la « grande santé » du cosmos. Les collages-mantras, collages-douceur-et-colère travaillent à la victoire des pulsions de vie sur le nihilisme et sa passion pour l’autodestruction. Dans plusieurs compositions, un œil en suspension enregistre la scène de la sixième extinction massive de espèces, des esprits des animaux, des océans, du ciel. Comme un œil oudjat à valence propitiatoire. L’œil en apesanteur fait barrage à l’apocalypse, aux consciences endormies, à la loi du profit. L’œil-témoin étire une aile, des nageoires, des griffes dans le défilé du temps qui se prend les pieds dans ses pièges, ses lacets, ses nasses, chasseur chassé tombant dans le néant du « jamais plus ». La mort est déjà repue, la mort passe son chemin. Il n’y a pas à se résigner au deuil. Le vespéral n’a pas gagné la partie. Le tombeau poétique se dépasse vers une nouvelle aube. Avec Jeannie Abert, on se met à rêver que les dépouilles opimes animales renaissent de leurs cendres.

Dans une veine antispéciste, affirmant la continuité des rhizomes du vivant que l’homme a sectionnés, les œuvres de Jeannie Abert sont autant de becs de pie, de plumes de paon, de cascades, de fougères qui déstabilisent notre bien-pensance. Femme à tête de chouette, fleur-girafe, fleur-tête de loup, fleur-patte de volatile, main-corbeau… les différences de nature entre les règnes s’effacent. Une autre modernité en phase avec le respect des formes du vivant, ouverte sur l’avenir à partir d’un passé vivace se dessine. Les traces mnésiques agencées par Jeannie Abert sont autant de cris silencieux appelant à lever notre hypnose. Les joyaux des règnes extra-humains se tiennent face à nous. Comptables de leur massacre, responsables de leur disparition, il nous revient d’opérer une révolution dans nos manières d’être au monde, d’agir et de penser afin d’écouter Gaïa, les pulsations des âmes des pierres et des arbres.

Janvier 2017.

Véronique Bergen
  • Vernissage Samedi 25 février 18:00 → 21:00