Justin Morin — Poison

Exposition

Installations, sculpture

Justin Morin
Poison

Passé : 7 septembre → 12 octobre 2013

Le poison et l’opium

Le travail de Justin Morin est à la frontière entre deux mondes. D’un côté, il y a l’art, dont il s’approprie fréquemment les formes historiques, notamment à travers ses reprises de l’art des années 1960. On reconnaîtra dans les barres d’acier poli, dans les dégradés soyeux ou dans les sculptures cinétiques un vocabulaire qui est celui du minimalisme new-yorkais, du mouvement californien Light and Space ou de l’Op art. Et de l’autre, la mode, entendue comme une industrie qui loin de se limiter à l’univers des podiums, s’occupe de design et de production (en l’occurrence de vêtements, d’accessoires, et de cosmétiques), mais aussi de mise en image des produits, et donc de marketing. L’exposition pointe cette direction à de multiples niveaux, le signe le plus évident de cette sensibilité mode étant bien entendu cette paire de souliers, qui semble avoir été abandonnée sur le sol de la galerie par sa propriétaire, et qui évoque la tendance actuelle des souliers-bijoux, de plus en plus beaux, sculpturaux, étranges et luxueux, et de moins en moins portables (la semelle est ici en béton).

Ce qui est particulièrement intéressant dans cette double position, c’est moins l’idée de l’appartenance à une niche qui a été surexploitée depuis 15 ans (l’artiste-entre-l’art-et-la-mode), que ce qu’elle permet à Justin Morin de formuler sur chacun de ces deux mondes, qui ne se rencontrent en fait pas tant que cela : le monde de l’art et le monde de la mode peuvent être décrits comme deux industries du Beau, dont l’artiste rend visible certains principes de fonctionnement.

En tant qu’industries, elles impliquent des méthodes de production, mais aussi des stratégies marketing comme la rotation accélérée de l’offre, la création de niches de plus en plus spécialisées pour identifier les produits, ou celle de tendances ex nihilo. En plus d’être un répertoire de formes efficaces à emprunter, l’art cinétique permet ainsi à l’artiste de pointer les engouements soudains et violents qui peuvent agiter le monde de l’art comme celui de la mode. Il a en effet généré à sa création une passion généralisée (on parlait de Bridget mania créée par l’œuvre de Bridget Riley, en référence à la bq. Beatles mania), se trouvant quasi simultanément surexploité et dérivé sous de multiples formes (textiles, décors de plateaux tv, génériques de films, motifs à tout faire), au point que Riley elle-même a engagé des poursuites en justice pour que cesse l’exploitation commerciale de son travail). Il fut ensuite ringardisé et rangé dans le purgatoire de l’histoire de l’art pendant trois décennies en raison même de son extrême diffusion dans les sixties et seventies (Vasarely continue par exemple à faire grincer des dents). Et il est actuellement l’objet d’une seconde vague d’enthousiasme chez les spécialistes, les collectionneurs, et le grand public, enthousiasme dont les récentes expositions parisiennes consacrées à Julio LeParc ou à l’art perceptuel ont pu donner récemment la mesure.

Justin Morin s’intéresse ainsi à la création de la valeur par la publicité, processus qui s’appuie fondamentalement sur la production d’images photographiques (et depuis peu, de courts-métrages). Ainsi, les images-source des dégradés soyeux de la série How to drape appartiennent-elles pour la plupart à cette imagerie publicitaire qui nourrit la télévision, le cinéma, la presse papier, et l’Internet, où luxe, célébrité, et mode se confondent dans un même impératif de séduction. Ce qui intéresse plus précisément l’artiste est, cependant, ce moment très spécial où cet impératif transforme des objets et des corps en image, cette alchimie photographique au cœur du dispositif publicitaire. Le poison qui donne son titre à l’exposition pourrait donc être compris comme une critique du fonctionnement spectaculaire, ou du moins comme l’évocation d’un doute devant un système devenu presque toxique à force de surenchère, le poison des images.

Nous y verrons plutôt une référence au parfum star des années 1980, Poison de Christian Dior, et le signe de la poursuite, chez l’artiste, d’une interrogation sur la nature du Beau, une interrogation explicitée dans la série How to drape, mais qui sous-tend l’intégralité de son travail. Comment réussir un beau drapé, un beau bouquet, une belle sculpture, une belle exposition? Il avait déjà proposé une première réponse avec La Ligne d’Hogarth, qui renvoyait, à travers un bouquet, à l’un des principes de composition défendu par le peintre anglais dans L’analyse du Beau.

Avec Poison, Justin Morin cherche ailleurs les principes du Beau, plus précisément dans la sensualité des parfums orientaux. L’exposition pourrait peut-être tout aussi bien s’appeler Opium car c’est à une idée baudelairienne du Beau, écartelée entre la modernité et le classicisme, faite de benjoin, d’encens et de fleurs vénéneuses, mais aussi de vitrines, de marchandises, de grandes cités et de maquillage, que nous sommes renvoyés.

Cette conception baudelairienne se trouve ici mise en scène, sans que l’on ne sache si l’artiste y adhère vraiment. Mais malgré ce doute qui plane sur la possibilité d’un Beau qui pourrait parler à tout le monde, et même sur l’existence d’une réponse valable aux interrogations qui flottent dans toute cette œuvre comme des soies légères, demeure un souhait : qu’une œuvre d’art, quelle qu’elle soit, ne se donne plus seulement comme une image mais comme un parfum, qu’elle ne cherche pas à séduire au premier coup d’oeil, mais se rappelle encore et encore au souvenir de son regardeur, comme les muscs entêtants d’un jus capiteux, longtemps après leur rencontre.

Jill Gasparina
  • Vernissage Samedi 7 septembre 2013 16:00 → 21:00
Galerie Jeanrochdard Galerie
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13, rue des arquebusiers


75003 Paris

T. 01 42 71 27 35

www.jeanrochdard.com

Saint-Sébastien – Froissart

Horaires

Du mardi au samedi de midi à 19h
Et sur rendez-vous

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L’artiste

  • Justin Morin