Karine Rougier — Les points de ressemblances

Exposition

Collage, dessin, peinture, sculpture

Karine Rougier
Les points de ressemblances

Passé : 15 octobre 2011 → 7 janvier 2012

Le bon tempo

Le dessin contemporain est cerné : par la bd (en tout genre), la caricature, le croquis d’architecte, le dessin de mode, l’animation. Autant de disciplines qui bien légitimement ont gagné une certaine autonomie et accédé, il n’y a pas si longtemps, aux salles d’expos. Quant au dessin d’artiste, il a vu ses applications s’élargir singulièrement. Les esquisses préparatoires à une œuvre, ces plans, repérages ou idées jetées sur un bout de papier en prévision d’une installation ou d’une sculpture, prennent une autre valeur que simplement documentaire. Et puis il y a encore ces extensions au domaine du live qui se réimposent avec l’importance croissante de la performance : c’est alors l’exécution elle-même du dessin qui est mise en relief. Les conditions de sa réalisation, plus ou moins contraintes, priment alors sur le résultat. Si on ajoute à tout cela l’économie de moyens garantie, voire l’émergence d’un marché spécifique, on comprend que le dessin contemporain offre un panorama à la fois diversifié et encombré, plus en vue que jamais.

Or, ce que cette situation mouvementée et stimulante implique, c’est bien de ne plus considérer le dessin comme une pratique mineure ou modeste. Et de ne pas voir seulement dans ceux, vibrants et tourbillonnants, de Karine Rougier, des saynètes gaies ou macabres, gaies et macabres, des mascarades, des parades au flux et au reflux étourdissants vu la bigarrure (en noir et blanc) de leur population. Cet aspect-là, cet imaginaire explosif, décadent, élégant, carnassier, poilu, sexuel, et puis son rythme organique, a été déjà formidablement décrypté dans un texte de Frédéric Clavère qui fait corps avec l’œuvre. Du coup, ces personnages, enfants de Janus, dédoublés, scindés, siamois, dont les corps accouchent d’une forme étrangère et sœur à la fois, immobiles, posant sûrs d’eux, silhouettes lascives, ou, au contraire, surprises, pudiques, rougissantes, gênées, disparaissant dans l’ombre d’une autre, qui elle-même ne tarde pas à s’effacer, à se voir concurrencée, concubine malgré elle, tous ces personnages qui épousent le grain du papier me donnent avant tout le bon tempo. De quoi? Du dessin. Ou mieux, de son exécution. Et par là, de la pensée, de la manière dont celle-ci chemine, sur une main.

Ces rapports, compliqués et ambigus, qui les lient dans leur anatomie, leur consistance, leurs contours — mais, aussi bien, les séparent (peu d’entre eux se regardent, beaucoup s’accolent de près sans paraître, sans émouvoir) — ces rapports donc qui s’instituent entre eux, pour captivants qu’ils puissent sembler, n’en demeurent pas moins le miroir de quelque chose de très tangible : la manière dont le dessin se fait, avance, se dessine. Et de là, comment le dessin de Karine Rougier, loin d’ouvrir des perspectives fantasmagoriques, reste de plain-pied, attaché aux conditions prosaïques de sa réalisation. Soit, pour l’artiste, réfléchir à ce qu’elle fait, à ce que c’est que dessiner : s’aventurer sur une feuille de papier dont il va falloir occuper l’espace plan, à la fois si grand et si petit, sans trop reculer de peur de tout bâcler, sans trop accélérer non plus de peur de perdre le fil. En compensant les erreurs sans les effacer, en les mettant à profit. Puis en nuançant les trouvailles géniales qui ne doivent pas tirer le dessin à elles seules au risque de détricoter l’ensemble. Car le dessin, comme le texte au fait, est un tissu.

D’où dans les séries de Karine Rougier, ces zones palpitantes : les zones où le motif, ou l’arrière-fond, n’est qu’esquissé d’un trait peu appuyé, ou comme fumé, dans le gris, estompé. Des zones marécageuses ou fuligineuses de flou artistique. Et puis d’autres, très contrastées, plus appliquées, où le motif se fait quasiment décoratif, avec ces arabesques ou ces grilles abstraites modernes.Lesquelles comptent pour beaucoup dans la dissolution des personnages vers quelque chose de non-figuratif (avec ces zones occupées par des poussières en suspension, des nuages toxiques de graphite où le dessin est comme suspendu). Sans parler des collages, qui, peut-être, colmatent une brèche (qu’y a-t-il dessous qu’il fallait recouvrir? Quel tracé devait être ainsi rectifié? Aucun peut-être, mais il fallait ici amorcer autre chose, séparer habilement le grain de l’ivraie, le dessus et le dessous, le fond de la forme), mais qui aussi rehaussent tel visage.

Alors seulement, en variant les trajectoires de la ligne et la surface de jeu, dans la solitude d’un face à face avec la feuille, dans l’atelier, au fil des jours, peuvent émerger ces groupuscules étranges qui se tiennent, serrés, et savent qu’ils ne tiennent tous qu’à un fil, qu’ils sont tous suspendus à une même ligne. Les dessins de Karine Rougier sont rongés par cette fébrilité. Et cherchent à gagner du terrain sur elle. En cela, ils relèvent moins d’une veine illustrative que conceptuelle. En cela, ce qu’on y voit, n’est pas tant le résultat d’une projection fantasmatique qu’une constatation inquiète, fébrile oui, de ce à quoi tient un dessin. À peu de choses. À un fil.

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  • Karine Rougier