Lois Weinberger — Systema Naturæ

Exposition

Dessin, installations, photographie, sculpture

Lois Weinberger
Systema Naturæ

Passé : 20 mai → 18 septembre 2016

L’artiste autrichien Lois Weinberger occupe une position particulière dans la scène artistique : il opère comme interface entre l’art et la nature, s’opposant au concept de beauté par de subtils moyens anarchiques. Il se considère comme un chercheur de terrain. Dès les années 1970, dans un milieu rural, il crée des œuvres en utilisant les déchets de la civilisation. Par la suite, il s’intéresse à la végétation spontanée qui se développe sans aucune intervention de l’homme.

Systema Naturæ, sa première exposition monographique à la galerie Salle Principale propose un regard sur la diversité de ses préoccupations. L’itinéraire sinueux établi par la scénographie révèle progressivement plus de vingt œuvres récentes ou historiques, dont certaines font référence aux projets de l’artiste dans l’espace public. Cet ensemble sera prolongé par la présence de Jardins transportables, une œuvre en extérieur activée sur une période étendue.

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Lois Weinberger, Portable Garden, 2016 Croquis pour un projet en extérieur, galerie Salle Principale à Paris, collage — 21 × 30 cm (50 × 60 cm) — Pièce unique © Salle Principale, Paris

Espèce / Genre / Famille / Ordre / Classe / Division / Règne / Empire / Vivant

“Le traitement que la société réserve aux plantes est une image-miroir d’elle-même.”1

Né dans le Tyrol autrichien en 1947, Lois Weinberger est aujourd’hui une figure reconnue dans le paysage artistique international. La liste des centaines d’expositions et œuvres dans l’espace public qui jalonnent son parcours fait état de sa présence aux grands événements prescripteurs du monde de l’art : les biennales de São Paolo (1991) et de Venise (2009), la Documenta de Kassel (1997), des expositions collectives ou monographiques dans de nombreux musées et centres d’art prestigieux.

Pour autant, approcher le travail de Lois Weinberger par ce biais-là ne rendrait pas justice aux traits caractéristiques de sa pratique. Il poursuit sereinement, avec conviction et modestie, une réflexion autour des rapports de l’homme avec la nature. De ce terrain de recherche qui ne forme qu’un seul et même biotope avec sa vie au quotidien, il tire un principe d’expérimentation appliquée qui oriente son mode de travail. Pour situer ce positionnement où le professionnel est subordonné au personnel, il est essentiel de repenser à la notion d’« outsider professionnel », formulée par Pierre Bal-Blanc à l’occasion de l’exposition « The Death of the Audience » (à la Sécession de Vienne en 2009, et dont l’artiste faisait partie) : L’utilisation de cette expression paradoxale fait allusion [..] à des stratégies dans l’histoire récente qui rompent avec les pratiques institutionnelles, mouvements ou «  partis  » artistiques […] Ces artistes se tiennent à distance, ils ne sont pas à l’intersection des tentatives de se définir comme anti-, alter-, ou néo-moderne ; ils sont en rapport avec l’idée d’être dehors et aussi entre.2

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Lois Weinberger, Documenta X, railway track, neophytes from South and Southeast Europe, 1997 Encre sur papier — 30 × 21 cm (60 × 50 cm) — Pièce unique © Salle Principale, Paris

Décrire les rapports qui unissent et séparent l’homme et la nature est un chantier infini, avec des implications qui peuvent s’étendre de l’universel à l’infinitésimal. Je propose, à la modeste échelle de ce texte, d’établir une analogie avec la vaste entreprise de classification scientifique de la nature qu’est la taxinomie.

Dans la première moitié du XVIIIe siècle, paraît l’édition initiale du Système de la Nature, en trois règnes de la Nature, divisés en classes, ordres, genres et espèces, avec les caractères, les différences, les synonymes et les localisations3, un écrit du botaniste suédois Carl von Linné qui va bouleverser la discipline de l’histoire naturelle. Il établit les bases de la classification classique, ou linnéenne, des espèces vivantes, qui sera le paradigme scientifique dominant jusqu’aux années 1960, voire le début du XXIe siècle pour certains manuels scolaires, et dont quelques aspects ont toujours cours. Pensée avant l’apparition de la théorie de l’évolution de Charles Darwin, la classification est bâtie autour de la certitude de la fixité des espèces, rangées dans une pyramide de strates subordonnées les unes aux autres. Reprise par le titre de ce texte, la dénomination de ces rangs fait usage d’un anthropocentrisme prononcé, considéré par les études récentes comme étant peu objectif, et de surcroît exprimé par une succession de concepts qui évoquent un ordre social datant de l’époque des monarchies absolues. Ainsi, ce travail scientifique traite autant du sujet de son étude que des conditions historiques et sociales qui ont prédéterminé son contenu à une époque charnière entre obscurité et Lumières : l’ouvrage, établissant avec minutie au fil de ses éditions successives la nomenclature des myriades de plantes, finit par dresser en creux le portrait du savant et de son monde.

Le Système de la nature peut nous servir de papier indicateur pour suivre et mesurer l’évolution de la société depuis lors et jusque dans ses préoccupations actuelles, afin de situer la position de Lois Weinberger dans celles-ci. En fin de compte, pour quelqu’un qui affirme qu’il ne veut pas encombrer ce monde avec de l’art / étant une sorte de fonctionnaire / qui ne fonctionne pas de cette manière-là4, ne serait-il pas légitime de comparer sa manière particulière de saisir le monde à celle des systématiciens cherchant la méthode appropriée pour classer l’ensemble du vivant?

À la place de catégories immobiles et réductrices, Weinberger introduit des propositions ouvertes qui relèvent davantage du rhizome (un terme lui-même issu de la biologie) que de la pyramide hiérarchique :

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Lois Weinberger, Garden, 2015 Journaux, plante rudérale, bac en plastique, socle en bois — Protocole — 51 × 36 × 87,5 cm — édition de 10 Courtesy Salle Principale, Paris

L’«  Empire  » qu’il proclame est tentaculaire sans être autocratique : En 1988, j’ai commencé à planter une aire rudérale5 dans les environs de Vienne, qui servait tout aussi bien d’entrepôt de graines que de distributeur de plantes non désirables, celles qu’on appelle mauvaises herbes, les laissées-pour-compte.6

Son équivalent au concept de «  Règne  » serait le Royaume parfaitement provisoire : _un terme que j’ai développé au début des années 1990 pour décrire mon travail. Une solution parfaitement provisoire est une structure qui est tout juste au seuil de l’effondrement, mais pourtant fonctionne à merveille et ne coûte rien.7

Quant à la «  Division  », ses œuvres ne cherchent pas à tout prix à s’inscrire dans une actualité, et pourtant, comme d’autres entreprises au long cours, leur pertinence se trouve réaffirmée par la suite des événements : À la Documenta 1997, j’ai planté un tronçon de 100m d’une voie ferrée abandonnée avec des néophytes8 de l’Europe du Sud et du Sud-Est, geste qui représentait une métaphore des processus de migration de notre époque […] Traiter de ce qui est étranger, de la notion de territoire et de nationalisme, c’est implicite dans mon travail.9

La notion de «  Classe  », traduite en ses termes, pourrait être l’affirmation que le véritable jardin est à trouver en dessous / dans la terre / on y descend / c’est le seul moyen de le percevoir — et au-dessus, des résultats et des restes partiels.10

Son idée d’«  Ordre  » ? Les meilleurs jardiniers sont ceux / qui abandonnent le jardin.11 […] Finalement, vers 1990, j’ai décrit mon approche de la nature par le terme « insouciance précise ».12 Quelle est la «  Famille  » dans laquelle il a grandi ? La nature n’a jamais été un sujet de conversation dans la ferme de mes parents, même si tout était régi par elle. Nous vivions d’elle et à partir d’elle.13

Sa théorie de l’évolution de l’«  Espèce  » ? La nature n’a rien à voir avec les notions générales de pureté14 […] Une contre-image à la nature visible / dans laquelle une fleur n’est pas seulement aussi éclatante qu’une bouteille de ketchup mais peut même être une bouteille de ketchup.15

À partir de ces principes, Lois Weinberger a pu développer un corpus d’œuvres qui mettent en rapport une variété de jonctions entre nature et culture. Le nombre exponentiel de concepts et de domaines d’application qu’elles introduisent (langage / étymologie / catégorisation / contrôle / domestication / anarchie / insurrection / hégémonie / religions / croyances / folklore / animisme / cannibalisme / immobilisme / répétition / changement / rythme / géographie / territoire / architecture / urbanisme / nature / urbaine / espace / public / société / enfermement / migrations / exclusion / circulation / médicine / remède / poison / échange / libre / économie / accumulation / valeur / déchet / culture / agriculture / élevage / éradication…) finit par dévoiler un chantier aux implications complexes, comparable à un projet de société. Contrairement à l’usage singulier de la barre oblique (/) qui ponctue les écrits de l’artiste, aucun schéma, hiérarchie ou organigramme ne saurait articuler les jonctions existantes ou à venir entre ces éléments ; car, au fond, pour Lois Weinberger il s’agit non pas de faire système, mais de faire monde.

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Lois Weinberger, Oh God, Give me Discount, Stamps/Tryrol, 1976 Bon de réduction sur papier — 29,5 × 20,5 cm (62,5 × 47 cm) — Pièce unique © Salle Principale, Paris

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Émile Ouroumov

Emile Ouroumov est un critique d’art et curateur né en 1979 en Bulgarie. Il a été l’assistant des curateurs Hans Ulrich Obrist pour la Serpentine Gallery, Odile Burluraux au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, de Pierre Bal-Blanc au CAC de Brétigny, de la galerie GB agency à Paris et assistant en conservation et médiation au MAMCO. Il a été curateur d’expositions en France et à l’étranger, dont « Théâtre des Opérations » (Théâtre de l’Usine, Genève, 2015) et « Le Principe Galápagos » (Palais de Tokyo, Paris, 2013). Son champ de recherche et prospection actuel porte sur la nature politique de l’espace d’exposition, la porosité conflictuelle entre les fonctions d’artiste et de commissaire, les formats curatoriaux instables, les rapports entre art, langage et paratexte accompagnant les expositions, dont notamment les écrits critiques et les communiqués de presse. Il travaille actuellement sur l’exposition « Économie de la tension » pour le centre d’art Parc Saint Léger (mai-août 2016, avec la participation de Lois Weinberger).

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Lois Weinberger, Area Vienna, 1988 Photographie, n&b — 130 × 171 cm — édition de 5 © Salle Principale, Paris

1 Bergit Arrends Jessica Ullrich, Lois Weinberger: « Lois Weinberger : Green Man » (entretien), ANTENNAE — The Journal of Nature in Visual Culture, N° 18, 2011, Londres, p. 37. Toutes les citations pour le présent texte ont été traduites en français par les soins de l’auteur.

2 Bleu Blanc Rouge, entretien entre Pierre Bal-Blanc et Elisabeth Lebovici, in Pierre Bal-Blanc, Agnes Falkner, Tina Lipsky, Karin Mihatsch, Ver Sacrum / The Death of the Audience, Secession, Vienne / CAC Brétigny, 2011, p. 203

3 Carl von Linné, Systema naturæ per regna tria naturæ, secundum classes, ordines, genera, species, cum characteribus, differentiis, synonymis, locis, Leyde, 1735.

4 Lois Weinberger, « Hajek Symposium Dinner Speech, 2013 » in Lois Weinberger, Innsbruck, Klocker Stiftung & Ostfildern, Hatje Cantz, p. 130.

5 Les plantes «  rudérales  » poussent spontanément dans les friches, les décombres le long des chemins, souvent à proximité de lieux habités par l’homme. (Source : Wikipedia)

6 Arrends, Ullrich, Weinberger, op. cit., p. 41.

7 Ibid., p. 44.

8 On entend par néophyte, une plante exotique introduite accidentellement ou intentionnellement dans l’environnement naturel. Les espèces invasives sont celles qui se répandent rapidement au détriment de nombreuses espèces indigènes. Leurs caractéristiques biologiques, comme une croissance rapide ou un taux de reproduction élevé, leur permettent de concurrencer et de supplanter à moyen ou long terme les espèces typiques d’un milieu naturel. (Source : Wikipedia)

9 Arrends, Ullrich, Weinberger, op. cit., p. 46.

10 Ibid., p. 48.

11 Lois Weinberger, « Present Time Space — Hiriya Dump 1998 », in Kunstforum international, 145 (mai — juin 1999), p. 224. (Reproduit dans Tom Trevor, « Three Ecologies », in Philippe van Cauteren, Lois Weinberger, Ostfilden, Hatje Cantz, 2013)

12 Arrends, Ullrich, Weinberger, op. cit., p. 39.

13 Ibid., p. 42.

14 Ibid., p. 44.

15 Lois Weinberger, Present Time Space — Hiriya Dump 1998, op. cit., p. 244. Cf. note 11.