Maria Loboda — Dynamite Winter Palace

Exposition

Installations

Maria Loboda
Dynamite Winter Palace

Passé : 7 mai → 18 juin 2011

Si le titre Dynamite Winter Palace (Faire exploser le Palais d’Hiver) suscite un sentiment ambivalent de décadence et de révolte c’est bel et bien parce qu’il est la solution d’un des messages de la cryptographie nihiliste russe du XIXe siècle, dont les utilisateurs, issus de la haute bourgeoisie, organisaient une émancipation assez inefficace par rapport au pouvoir tzariste. Ce vestige langagier d’une révolte, en tant que système codifié, n’échappe pas à une sorte d’esthétique de la dissolution, paradoxe qu’explore cette nouvelle proposition de Maria Loboda. Celle-ci inscrit son travail entre le temps présent et les traces de rupture de systèmes de pouvoir, qu’ils soient politiques, artistiques ou esthétiques. A ce propos elle a récemment démenti toute nostalgie :

«Parce que je n’aime pas la faiblesse de la nostalgie, j’ai envie de redonner du pouvoir à ses systèmes usés, comme le danger éternel des débris toxiques, dont les émanations agissent encore sous la surface d’un monde moderne complexe. Ce matériel obsolète ne disparaîtra jamais. Il a été pensé, nommé, utilisé, on y a cru. La seule possibilité de souligner sa valeur est de souligner son danger potentiel.1»

La composition d’une narration sous-jacente à l’œuvre est essentielle pour tester, en la filant, cette relation. Croire que nous y sommes encore, dans cette filigrane historique, implique la mise en scène de ses périls latents, comme un ultime test d’efficacité. Ainsi, dans une des salles de l’exposition, Loboda dresse une table pour un dîner de luxe où un nombre impressionnant de serviettes (cent dix-huit) suggère une énigme. En réalité, l’artiste y a encodé un message sybilin en alphabet bilitère, inventé par Francis Bacon et pouvant être appliqué aux objets, et avec lequel on dit que « tout peut être signifé par tout ». En effet, ce code fait correspondre, sur le système binaire, et selon un mode d’emplacement de ces deux éléments par groupes de cinq, deux objets ou deux signes à l’ensemble des lettres de l’alphabet. Ainsi, les objets, comme les signes, peuvent receler un sens caché. Ici, le message « It is how every empire falls » (C’est ainsi que tout empire s’effondre ) est signifié par les différentes textures des ronds de serviette (et donne le titre à l’œuvre). Ces petits objets d’une efficacité futile, qui rassemblent et font tenir, brisent donc l‘unité de la scène. On imagine des hommes et des femmes de pouvoir dînant, sans se rendre compte que le système sur lequel repose leur «empire» contient en lui-même les germes de sa destruction.

Maria Loboda se propose ici, à travers des narrations obliques, de reconduire une pensée sur l’esthétique, et le rôle du sens dans l’équilibre instable entre l’ordre et le chaos. Une contribution discrète est formée par 8 collages, formant l’intriguant « mot » : O.U.O.S.V.A.V.V.. Il s’agit d’un cryptogramme médiéval, dont le code s’est perdu à jamais. Véritable déclencheur de fantasmes, ce message est devenu à lui-même sa propre solution. Maria Loboda, en bonne storyteller, fait dériver l’attention du sens au code qui en est le garant, et apporte une lecture intriquée à la formule lapidaire de Marshall McLuhan : « le médium est le message ». Interessée par l’objectivation d’une structure logique et puissante, ainsi que par ce qui peut venir la déranger, elle songe à l’importance de l’élément catalyseur. Elle emprunte une expression employée par Tourguéniev, « Froides et curieuses jeunes femmes épicuriennes », à propos d’un personnage de Pères et Fils pour donner le titre à la seconde installation de la première salle. C’est le potentiel de destruction qui importe ici. En effet, une élégante gourde recouverte de platine et contenant de l’hydrogène, est suspendue, seule le long du mur. Or, la platine se convertit en un puissant catalyseur, provoquant une explosion, en présence d’hydrogène associé à de l’oxygène. Le titre est une expression forgée pour définir le seul personnage susceptible de briser le nihilisme du héros de Pères et Fils, Eugène Bazarov. En effet, l’amour sans réciprocité que Anna (ce curieux nouveau type de jeune femme) fait subir au protagoniste opère comme un catalyseur accélérant le potentiel auto-destructif d’une construction intellectuelle censée démolir tous les autres systèmes.

L’association dangereuse d’éléments inoffensifs est également le moteur de l’œuvre Ah, Wilderness. Cette installation se constitue de branchages de trois arbres différents, arrangés de façon quelque peu baroque, le cèdre, le pin et le bouleau. Pourtant, s’ils se retrouvaient ensemble dans la nature, ces trois espèces se détruiraient — une cruelle lutte darwinienne. Dans toute l’exposition, des éléments antagoniques se trouvent rassemblés selon un ordre apparemment ornemental, mais qui contient tout le programme de Maria Loboda, qui consiste à désarçonner la vie par elle-même.

1 Entretien avec Michelle Cotton pour cura. magazine, le 1er mars 2011 (www.curamagazine.com). De l’anglais : «Because I don’t like the weakness of nostalgia, I want to give those worn out systems their power back, sort of an eternal danger, like buried atomic waste, which is still radiating underneath the surface of a complex modern world. This obsolete material will never disappear. It was thought, named, used, believed in and the only possibility for me to underline its value is to underline its potential hazard.».

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L’artiste

  • Maria Loboda