Mathieu Dufois — Celles qui restent

Exposition

Dessin, vidéo

Mathieu Dufois
Celles qui restent

Passé : 24 mars → 7 mai 2016

Mathieu Dufois, la mémoire des images

L’image d’une salle de spectacle désaffectée à l’architecture désuète — un cinéma, semble-t-il montrant sur le mode panoramique la quasi-totalité de son volume : l’œuvre de Mathieu Dufois intitulée Intermission, datée 2015, se doit d’être considérée comme la figure manifeste de sa démarche. Si l’artiste ne l’a pas conçue explicitement comme telle, il est bien difficile de l’envisager autrement. En effet, elle est emblématique non seulement de son univers — un monde à part, noir, mental, chargé de mémoire — mais elle caractérise d’emblée tout à la fois un style, une vision et un ressenti. Le terme d’intermission, ordinairement employé dans la langue médicale pour désigner l’« interruption des effets d’un mal », signale ici l’instant d’une suspension qui s’éternise, partant de la force rémanente de la mémoire. L’usage que fait Dufois de la pierre noire — une matière d’un noir intense, profond et mat employé surtout à la Renaissance  — participe à conforter ce sentiment. En un dessin de grand format, avec un soin particulier de la composition, voire des détails, et cette façon paradoxale de nous inviter à prendre place dans l’image d’un espace déserté de toute présence humaine, il pose les termes fondamentaux de son art.

Le monde est un théâtre et Mathieu Dufois a choisi d’en rendre compte à l’appui de toute une production de dessins, de maquettes et de vidéos animées faites à partir de celles-ci en faisant du dess(e)in le fondement même de son travail. Opérant sur les modes de la récupération et du recyclage de séquences d’archives, de films et de photographies passées, il redonne vie à ses figures pour en faire les acteurs de scenarii mémorables, transformant son atelier en un vrai petit studio de cinéma. Passé maître ès bricolage, il n’a pas son pareil pour reconstituer tout un décor urbain comme ressurgi du fin fond de notre mémoire : ici un mur recouvert d’affiches dont une de la célèbre série des Ziegfeld Follies, productions théâtrales chères au Broadway des années 1910-1930 ; là un terrain vague, copie conforme d’une situation rencontrée à Bruxelles qui avait accroché son regard ; là encore les ruines de façades d’immeubles qui font penser à tant et tant de sites dévastés de par le monde.

Ce sont là autant de projets, d’images, de maquettes, de figures découpées dont la destination est de servir à la réalisation de petites unités filmiques, comme cet ensemble de trois films composant « La Trilogie des vestiges ». Un projet à appréhender « comme une entité autonome ou comme trois films distincts, explique l’artiste, trois films mettant en scène l’étendue d’une ville sous trois stades de temporalité : la Ruine, l’Altération, la Prospérité. » Dans sa forme comme dans son contenu, l’art de Mathieu Dufois relève de pratiques et de recherches expérimentales. Il ne souscrit à aucune doxa, ni aucun cahier de charges conformiste. Ses films ne prétendent pas développer une narration, encore moins faire une quelconque démonstration. « Tous se concentrent sur la question de la mémoire », précise-t-il pour qu’il n’y ait aucun malentendu.

Or, on le sait, il n’y a rien de moins parfait que la mémoire. Elle n’est pas toujours exacte et elle est faite de trous, de bribes, d’effractions. On a beau la fouiller, l’imagination vient souvent à sa rescousse pour combler ses lacunes. C’est dire si le terrain est idéal pour l’artiste puisque, par nature, toute œuvre d’art n’est autre qu’artefact. Où la démarche de Mathieu Dufois nous interpelle, c’est comment il réussit à partir de tous ces fragments mémoriels à restituer quelque chose de « la mémoire d’un lieu, d’une existence ou d’événements antérieurs révélés par la vile et son archéologie », comme il s’en justifie. « Une ville comme dotée d’un esprit humain qui projette ses propres souvenirs et les emploie pour lutter contre l’irréversibilité du temps. »

L’art de Dufois offre ainsi au regard une double expérience : d’une part, celle de la découverte de l’envers du décor, lui donnant l’occasion de découvrir les procédés de réalisation, plastiques et cinématographiques, que l’artiste met en œuvre ; d’autre part, celle d’une projection mentale, sensible et personnelle, dans les dédales mêmes de sa propre mémoire, s’inventant les termes d’une histoire qui l’individualise tout en l’universalisant. Sa démarche repose ainsi sur la potentialité qu’a « la mémoire des images » de trouver un écho prospectif dans le temps et dans l’espace.

Toute une quantité de dessins préparatoires actent l’insatiable esprit de recherche de l’artiste. Saynètes d’une vie au quotidien, croquis de figures saisies sur le vif, dessins de détails d’architecture, de vues nocturnes, etc, ce sont comme des arrêts sur image extraits d’un album commun. Une fenêtre rideaux aux vents, un homme et une femme dans un intérieur, un couple qui s’enlace dans l’herbe, une femme qui danse sur fond de drive-in, une foule d’hommes chapeautés, vus de dos: des clichés, des souvenirs, des traces de vie qui appartiennent à tout le monde, sans distinction d’identité, et dans lesquels tout un chacun peut se projeter. Le recours à la pierre noire charge les images de Dufois d’une inquiétante réalité, d’un climat quasi fantomatique, entre avènement et disparition, contribuant à excéder leur énigme.

C’est d’ailleurs une mesure récurrente du travail de Mathieu Dufois, comme il en est par exemple de celui du son qui est une part déterminante de la perception de ses films en ce sens que, sans être d’aucune façon illustrative, la bande sonore augmente le poids mémoriel des images projetées. Il y va d’une profondeur et d’une intensité qui font écho à la noirceur graphique. On retrouve d’ailleurs cette qualité dans sa série de L’Eclipse (2013). Dufois y brosse des scènes d’autant plus troublantes qu’il joue tout à la fois de situations innommables que déroute toute tentative d’analyse rationnelle que des effets contrastés du « chiaroscuro » qui inscrivent ses images à l’ordre d’une inédite dramaturgie. Que fait donc cet homme, bouche criante, tête renversée, rentrée dans les épaules, comme perdu au beau milieu d’un parc automobile ? Qu’est-ce qui rassemblent ceux-ci sur un chemin en pleine forêt et pourquoi nous regardent-ils avec cet air si méfiant ? Que fait cette femme sur le point de chuter, en pleine nuit, sur une route, sous le regard hébété d’un enfant immobile ?

A parcourir l’œuvre diverse de Mathieu Dufois, le regardeur prend finalement la mesure de ce qui la rassemble : une problématique de l’observation. Le soin du détail dans ses dessins, le choix de points de vue toujours savamment élaborés, la mise en jeu de figures qui observent, voire qui s’observent, et pour finir cette façon de nous situer nous-mêmes en voyeur dans la pénombre : si l’art de Dufois est requis par la mémoire des images, c’est surtout leur potentiel à interroger notre regard qui l’intéresse.

Philippe Piguet
  • Vernissage Jeudi 24 mars à 18:30
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16, rue du Perche


75003 Paris

T. 01 48 74 28 40

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