Matthieu Saladin — La promesse de la dette

Exposition

Installations, performance, son - musique, techniques mixtes

Matthieu Saladin
La promesse de la dette

Passé : 19 février → 30 avril 2016

Dans l’héritage de l’art conceptuel, Matthieu Saladin développe une pratique polymorphe qui explore les mécanismes économiques contemporains tels qu’ils façonnent les rapports sociaux et les subjectivités. Utilisant le son, l’imprimé, la performance, les objets ou encore les technologies de l’information, il procède par accumulation, déplacement, détournement ou tautologie, pousse les logiques à bout et s’immisce dans le fonctionnement des dispositifs ou des structures qui le sollicitent. Il opère avec discrétion ce qu’il appelle une “production d’espace” à partir de dispositifs existants, notamment par des interventions à l’interstice entre espace privé et espace public, dialectisés à l’heure d’internet.

Au printemps 2015, Matthieu Saladin était déjà présent à Salle Principale dans l’exposition collective D’une main invisible, intervenant à la lisière du lieu et de ses codes. Son œuvre Réduction d’activité agissait sur la visibilité de celles des autres artistes en proposant la réduction progressive des horaires d’ouverture de la galerie, à raison de cinq minutes par jour. Cette procédure dégageait du temps libre dont le calcul cumulé déterminait la valeur de la pièce. Plus encore, l’œuvre pointait le principe de concurrence accrue dans le champ de l’art, tirant son existence de la disparition des autres.

Pour sa première exposition personnelle à la galerie, La Promesse de la dette, Matthieu Saladin présente un nouvel ensemble d’œuvres articulées les unes aux autres mais néanmoins autonomes. Issues d’une réflexion sur la problématique de la dette, ces œuvres, pour la plupart inédites, s’inscrivent dans un contexte économique mondial significatif : l’après-crise des subprimes aux Etats-Unis et la menace en Europe du défaut de paiement des dettes souveraines. Sans s’attarder sur ces situations conjoncturelles, l’artiste préfère sonder les soubassements philosophiques de la dette, contrat moral qui conditionne nos rapports sociaux depuis la nuit des temps. Empruntant à Nietzsche et ses considérations sur la promesse1, lui-même repris par Maurizio Lazzarato dans son analyse du néolibéralisme comme “fabrique de l’homme endetté”2, l’artiste insiste sur cette forme déséquilibrée de relation sociale, outil de pouvoir d’un créditeur sur un débiteur, qui agit sur la subjectivité de ce dernier en lui imposant une moralité, en colonisant sa mémoire et en hypothéquant son avenir.

Dans un espace reconfiguré pour évoquer le symbole électronique du haut-parleur, tourné vers l’extérieur, les œuvres se déploient à différents niveaux de sens et de présence. Faisant sienne la philosophie du pionnier de l’art sonore Max Neuhaus, Saladin engage ses formes à la limite de la perceptibilité, au risque de les faire passer inaperçues, mais comptant sur une puissance de “transformation de l’attention contextuelle”3. Une manière d’inviter le spectateur à exercer une sensibilité accrue à ce qui l’entoure, et de reconsidérer, à travers l’œuvre, les normes qu’elle tente de subvertir.

Pour peu que l’on ait appelé la galerie avant ouverture, on aura découvert inopinément Soupir sur le répondeur. Entre lassitude, lascivité et lâcher-prise, ce souffle polysémique émis par la galeriste en guise d’annonce enregistrée pourrait bien être le bruit blanc des logiques comptables, ou le signal de l’effacement de toute dette. Si l’on a prêté attention dès la rue aux sons ambiants, on aura perçu la vibration de la vitrine sous l’effet de European Crisis Time Capsule, une traduction sonore de données extraites des principaux discours politiques européens sur la crise de la dette, filtrée par Vocoder. A partir de déclarations aussi interchangeables qu’idéologiques, l’artiste produit une surface sonore abstraite et sensible qui transforme la galerie en haut-parleur géant activé à chaque passage de piétons, diffusant tant vers l’espace public qu’à l’intérieur.

La dette n’est qu’une promesse se propose comme vérité à éprouver soi-même en gaufrant cette phrase, en français, en allemand ou en grec, sur ses propres billets de banque avec l’une des trois presses à disposition, pour les remettre en circulation. Une valeur stable pour des sujets et des objets de l’échange fluctuant sans cesse, le billet matérialise l’épure contractuelle de la promesse quantifiée, qui n’est au final qu’un simple accord moral.

Non loin, un tas d’affiches en libre service rassemble dans un ordre chronologique décroissant environ cent-cinquante épisodes historiques d’annulation de dette, dévoilés au gré de l’exposition dans une mise au jour archéologique. L’Effeuillage des effacements aura sans doute disparu avant la fin, son absence interrogeant la dette que les œuvres d’art contractent avec l’Histoire dès leur naissance.

Autre œuvre furtive, la bouilloire de Voir le lointain comme s’il était présent scande chaque soir la fermeture de la Bourse de Paris, révélant d’un coup de vapeur une phrase sur la vitrine, comme pour rappeler la volatilité de valeurs boursières fondées sur la dette, dans un horizon économique inquiétant. Montée en pression, surchauffe, déflation et refroidissement, quelle dette le système financier a-t-il envers la société?

Avec l’œuvre-système Indexation, cette volatilité emporte la structure galerie elle-même dans une aventure risquée : si toute entité marchande se trouve inexorablement indexée à des référents économiques au sein d’un système complexe de valorisations et de pondérations, la proposition de Saladin consiste à radicaliser ce rapport en prenant pour référent un seul chiffre, la dette du Venezuela, la plus fluctuante et imprévisible des dettes souveraines. Comme pour son apparition précédente à la galerie avec Réduction d’activité, sa proposition impacte le prix des œuvres, mais c’est aujourd’hui tout le stock commercial, incluant les productions des autres artistes, qui verra sa valeur évoluer au gré de la dette pendant la durée de l’exposition.

Tout cela semble relever d’un jeu de ping-pong de transactions chiffrées devenues absurdes, comme dans le Panoramique des obligations qui égrène dans un casque sans fil les taux d’intérêt des dettes publiques. Le visiteur devient le centre de gravité d’un échange de valeurs décontextualisées entre un homme et une femme, et son déplacement dans l’espace rappelle la relativité de toutes choses.

Enfin, il n’est pas jusqu’au texte que vous lisez, qui ne fasse l’objet d’une dette impossible à combler : celle d’une incapacité du langage à exprimer le réel. L’injonction “Ne prenez pas tout ce qu’on vous donne”, imprimée en filigrane sur différents supports de communication, exprime sur celui-ci le manquement de tout auteur, par insuffisance ou excès d’interprétation, à restituer ce qui est à voir, ici et maintenant.

Plus généralement, ce message souligne le malentendu propre au don, qui, selon Marcel Mauss, restera toujours une dette. Qu’en est-il alors, dans le contexte d’une exposition comme celle-ci, du rapport entre l’artiste, la galeriste et le visiteur: qui donne ? Qui prend ? Qui prête ? Qui doit ?

Raphaële Jeune

Raphaële Jeune est commissaire d’exposition, chercheuse en esthétique et théorie de l’art contemporain

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1 Nietzsche, Friedrich : Généalogie de la Morale (Deuxième dissertation), traduit par Henri Albert, 3e édition, Société du Mercure de France (Paris), 1900, p. 83-160.

2 Lazzarato, Maurizio : La Fabrique de l’homme endetté. Essai sur la condition néolibérale, Editions Amsterdam, 2011.

3 Saladin, Matthieu : « L’espace public comme espace stratégique d’écoute : notes sur le projet Sonneries publiques », Sonorités, n° 9, décembre 2014.

  • Vernissage Jeudi 18 février à 19:00