Paysages d’ingérences I — Les passages

Exposition

Graphisme, photographie

Paysages d’ingérences I
Les passages

Passé : 4 mars → 2 avril 2011

Grâce à l’apparition de la notion du paysage, l’homme a progressivement établi les repères visuels stables de son environnement. Ces repères sont bouleversés dès que les territoires sont en crise, et que sont remises en question les relations entre les éléments des paysages et leur lisibilité. Paysages d’ingérences présente de nouveaux ordres dans le paysage tenant compte des perturbations géostratégiques, économiques et climatiques qui surviennent depuis trente ans.

L’ingérence, exercée sur un individu ou un état, peut résulter des meilleurs motifs. Il n’empêche qu’elle est souvent ressentie comme une violence symbolique ou réelle. Elle crée un désordre voire une rupture avec un équilibre ou un éco-équilibre dont elle révèle brutalement la fragilité. Beaucoup de guerres et conflits actuels ont été déclenchés par l’instauration du fameux « droit d’ingérence »1 humanitaire (1979). Mais, petit à petit, le projet réformateur universel, consistant à instaurer une égalité sociale au titre d’une même humanité, s’est souvent dévoyé et transformé, et a révélé que l’égalité de fait n’existe pas. D’autres types de comportements mènent aussi à des ingérences lourdes de conséquence : ainsi, du fait de la surconsommation, des phénomènes climatiques modifient les axes de circulation et les économies nationales. Quant à l’industrie de l’armement, l’une des plus florissantes des pays du G8, on ne sait plus si elle est responsable ou conséquente des conflits mondiaux, eux-mêmes en grande partie créateurs d’une perception nouvelle de l’immigration.

Ces ondes de choc et effets papillons en cascades trouvent dans les œuvres réunies ici, photographies, vidéos, sculptures, des interprétations plastiques inventives qui actualisent le vocabulaire artistique attaché à la représentation des paysages et de ceux qui les traversent. Pour conforter ces idées, un choix a été fait dans la Collection départementale d’art contemporain de la Seine Saint-Denis2 d’œuvres portant un regard sur l’immigration, la mobilité, la clandestinité. Au total trois artistes qui dialoguent avec deux visions très contemporaines et qui renouvellent le thème de la répercussion de l’économie sur les lieux de vie. Le deuxième volet de Paysages d’ingérences présentera à partir du 7 avril 2011 une nouvelle œuvre de l’artiste japonais Ryoichi Kurokawa. L’installation numérique ground s’interroge sur la forme et le statut des images liées aux conflits actuels.

Les trois photographies de Yto Barrada issues de sa célèbre série, Le Détroit, ont été réalisées entre 2001 et 2003. Elles posent un regard inspiré par un territoire de l’entre-deux, le détroit de Gibraltar qui dans sa plus faible largeur permet de passer du Maroc à l’Espagne en 15 km. Cet espace physique et historique est orienté pour les habitants du Sud vers un rêve d’ailleurs, que l’artiste franco-marocaine exprime en clichés, devenant miroirs aux alouettes empreints d’une sourde violence. Les paysages ici évoqués : des photographies touristiques, ou publicitaires, des vues de ciel au travers de trous dans la tôle usée d’un container sont vus par les yeux des candidats à l’exil et nous donnent à comprendre leur propre perception de la mobilité.

En parallèle de ce triptyque deux photographies de Michel Séméniako, La Fuite N°3 et La Fuite N°7 (de la série Exil), se jouent de l’illusion, traitant du flou conceptuel existant entre immigration et émigration. À première vue ces représentations pourraient provenir d’un reportage sur les immigrés clandestins ; alors qu’il s’agit de reconstitutions imitant la technologie de la vidéo-surveillance (lumière infrarouge). Cette « fausse enquête » s’inscrit dans un paysage non-identifiable, un territoire non-lieu. Ces photographies du silence, à la mise en scène précise et juste, matérialisent l’idée du temps et du trajet tout en apportant un regard nouveau sur le travail de la lumière, récurrent dans la pratique de Michel Séméniako.

La question du trajet, celui des origines, est également abordée par Pierre di Sciullo dans la Table d’orientation, Carte généalogique (2006). Cette table ronde en aluminium brossé a été réalisée dans le cadre de la Biennale Art Grandeur Nature 2006. On peut y voir, entrecroisés, les arbres généalogiques de certains habitants du Blanc-Mesnil, informations collectées par Catherine di Sciullo. Un système graphique de représentation inspiré par l’architecte Buckminster Fuller 3 évite « tout centralisme géoculturel » pour nous permettre de remonter dans la mémoire, percevoir les alliances, les énergies qui sont à l’œuvre dans l’histoire des hommes. Cette carte n’a pas pour but d’être exhaustive, certains parcours sont incomplets, car, dit Pierre di Sciullo « il est difficile de conserver la mémoire précise des anciens… Quand on se déplace, on laisse une partie de l’histoire sur place. » Magali Daniaux et Cédric Pigot possèdent un travail polymorphe résolument tourné vers l’expérimentation. Le duo s’est rendu en 2010 à Kirkenes, petite ville portuaire norvègienne, qui prospère grâce à la fonte des glaces et sa proximité avec la Russie et la mer de Barents, aujourd’hui la plus grosse réserve pétrolière européenne. Par ce « simple » constat cette ville est en passe de devenir un espace commercial incontournable. Par un dispositif permanent de vidéo en streaming grâce à l’installation d’une webcam « observant » la ville et le port en devenir, Magali Daniaux et Cédric Pigot posent un regard décalé sur les enjeux économiques actuels en accompagnant ces images de récits et de musique ; ces histoires se posant sur cette focale tel un feuilleton radiophonique non dénué d’humour. À Synesthésie, la pièce Cyclone Kingcrab et Piper Sigma est à contempler, assis sur un mobilier spécialement conçu pour l’exposition. Cette mise en perspective renforce le trouble face à l’esthétique fascinante de ce territoire dont la virginité qu’on lui supposait est bouleversée, de façon implicite et explicite, tant d’un point de vue géographique, écologique qu’économique.

Les deux pièces présentées par Brigitte Zieger nous piègent dans un effet séductif, où le monde de l’enfance et celui de l’adulte se rejoignent, et où le jeu et l’imaginaire sont indissociables des présences inquiétantes de destruction brutale et de mort. Tank Wallpaper (2009) fait surgir d’un paysage pastoral stylisé aux motifs de la toile de Jouy un tank qui traverse le panorama et s’enfonce sous les arbres. Ne sachant d’où il va surgir, nous restons à l’affût, pris dans cette apparition ambiguë et absurde qui nous transporte dans des genres cinématographiques généralement antipodiques.

The Shadow (2010) photographie reproduite au format d’une affiche, représente une peinture éphémère, sur gazon, de l’ombre portée d’un B52 de 50 mètres de long sur 46 mètres de large. Comme le dit l’historienne de l’art Estelle Pagès 4, « les rencontres hétérogènes et paradoxales (de Brigitte Zieger) nous conduisent délicatement à nous interroger sur la brutalité de notre monde : forme de résistance et peut-être pressentiment qu’un autre monde est sur le point d’être dévoilé. »

1 Le «droit d’ingérence», terme créé par le philosophe Jean-François Revel en 1979, est la reconnaissance du droit qu’ont une ou plusieurs nations de violer la souveraineté nationale d’un autre État, dans le cadre d’un mandat accordé par une autorité supranationale.

2 Créée en 1986, la Collection départementale d’art contemporain de la Seine-Saint-Denis rassemble aujourd’hui près de 2000 œuvres régulièrement exposées dans le cadre de partenariats avec des structures culturelles du département.

3 Richard Buckminster Fuller était un architecte, designer, inventeur et auteur américain. Fuller a conçu un plan de projection alternative, appelé la « carte Dymaxion». Cela dans le but de montrer les continents de la Terre avec un minimum de distorsion lors de la projection ou lorsqu’imprimés sur une surface plane.

4 Brigitte Zieger, catalogue monographique, édité par Burozoïque, mai 2009.

Synesthésie Lieu indépendant
Plan Plan
93 Seine-St-Denis Zoom in 93 Seine-St-Denis Zoom out

1 ter, place du Caquet


93200 Saint-Denis

T. 09 79 24 68 16 — F. 01 40 10 80 78

www.synesthesie.com

Basilique de Saint-Denis

Horaires

Du lundi au vendredi de 11h à 18h
Les samedis de 14h à 19h
Et sur rendez-vous

Tarifs

Accès libre

302x284 hands on design original

Les artistes

  • Yto Barrada
  • Magali Daniaux & Cédric Pigot
  • Pierre Di Sciullo
  • Michel Séméniako
  • Brigitte Zieger