Philippe Durand — Mauvaise herbe

Exposition

Photographie

Philippe Durand
Mauvaise herbe

Passé : 29 janvier → 12 mars 2011

Depuis 1994, Philippe Durand construit un corpus photographique qui, en s’étendant, s’affine, jusqu’à se déterritorialiser. Ce qui était latent devient manifeste pour « Rust and flowers » présentée au sein de « Mauvaise herbe » où se rejouent des motifs déjà vus qui viennent s’immiscer dans une nouvelle zone géographique, celle de Chicago, tout un vocabulaire issu du tissu urbain se mêle à ces deux nouvelles entrées que sont la rouille et les fleurs.

« Mauvaise herbe » qualifie l’ensemble de ses nouvelles photographies, ce terme renvoie à tout un champ de savoir et de culture, loin de la mise au carreau et de l’ordonnancement prescrits par la loi, celle d’une production agricole ou horticole industrialisée, par exemple. Il accompagne et s’articule davantage à une vision où l’expression s’arrange des imperfections et y cherche une expérimentation de la différence. Le premier terme détermine un jugement dans l’absolu dont on connaît la faiblesse grâce à d’autres formes de connaissances et le second est tellement et terriblement généraliste qu’il garantit, au contraire, un intérêt accru pour cette végétation, celle des simples. Cette mauvaise herbe, on le voit nettement chez Philippe Durand, arrive à pousser malgré tout, malgré sa mise à l’écart, son mauvais entretien. Elle sort d’un sol que l’on croyait à tout jamais perdu pour la fertilité et que seuls les naïfs croient encore potentiellement productif. En nommant ainsi tout cet ensemble de photographies, Philippe Durand va plus loin que le simple constat et prend position pour le naïf. Cette posture en dit long sur le regard qu’il porte sur le réel dont il ausculte le mouvement, un mouvement autre, peut-être plus lent, tout en changeant constamment d’échelle. Un tas de pierre dont on ne sait si c’est un chantier, un dépôt ou un semblant de carrière devient une ville foisonnante. Le motif d’une ombre portée sur le bitume devient un objet aussi important et imposant qu’une rambarde de fer forgée ainsi que le flash rouillé d’une palissade métallique venant nous sauter à la figure. Ensuite, viennent les subtilités des reflets, lorsque la flaque, miroir d’eau, prend la couleur azurée du ciel, la plaque d’isorel vitrée renvoie l’image laiteuse d’une parcelle de paysage urbain, les drapés d’une vitrine enregistrent les accroches de la lumière. Le dédoublement affole le champ visuel lorsqu’une paroi couverte d’énormes chips, mirage d’une vision photographique, vient barrer l’échappée de l’arrière plan. Un mur dessine une carte de sa peinture écaillée, un autre esquisse un mystérieux poème anonyme, d’autres parois et murs. Les grilles et grillages se jouent également de ces interférences, où chaque élément vient recouvrir ou découvrir un aspect très jouissif de cette complexité urbaine, dont chacun peut faire l’expérience, et que nous donne à sentir, de manière exacerbée Philippe Durand, trouvant là une métaphore de la vie grâce à tous ces dispositifs, ces assemblages et à leurs interactions, au cœur de sa métaphotographie.

Les topiaires sont issues des photographies titrées « Atomique », présentées lors de l’exposition « Cabotages » au F.R.A.C. Basse-Normandie, tout comme « plantes », des plantes en pot de l’hôtel où séjourne le photographe à Bamako en 2009. Procédant toujours par regard décalé, Philippe Durand, en rapporte une galerie de portraits. Comme à son habitude, il ouvre un espace sur des détails inconnus parce qu’ignorés, à force d’être présents dans le décor. Les plantes en pot sont doublement emblématiques. Ce sont des plantes dites d’appartement pour intérieurs occidentaux qui poussent naturellement à l’extérieur dans leur pays d’origine. Le Ficus Elastica ou Caoutchouc, par exemple, vient d’Asie et des régions subtropicales d’Afrique et du Pacifique, le Sensevieria des régions tropicales d’Afrique. Ici elles sont là, fatiguées, elles meublent les coins et les recoins des couloirs de l’hôtel, accompagnant un fauteuil et cachant un coin. Sous l’œil de Philippe Durand, elles deviennent tout d’un coup incroyables, tels des voisins silencieux que l’on croise au passage et qui surprennent par leur présence soudaine, au détour d’un chemin domestique, entre la chambre, la salle à manger et la porte d’entrée, dessinant ainsi le parcours fragmenté d’une histoire simple, intime et paradoxalement partagée. Cette impression opère également avec les topiaires, végétaux contrariés, taillés, coupés, plus ou moins entretenus, se tenant ici, à la lisière d’un espace nocturne qui ouvre sur l’inconnu d’une pelouse, un nocturne peuplé de phares et de lampadaires. La photographie devient un outil pour toutes les projections possibles, ouvertes à toutes les interprétations où chaque indice vient s’assembler à un autre.

Quels territoires urbains pour quelles destinations ?

Chicago, un gros morceau d’architecture et d’histoire, les deux à la fois puisque l’un conditionne l’autre et inversement. Les interstices et les déambulations se trouvent loin de l’hyper centre, là où tout est optimisé pour écraser le sentiment de déplacement. Le Chicago de Durand est celui de l’espace public en déserrance, là où l’histoire a laissé des traces, des cicatrices encore visibles ; une peau vivante du sensible. L’espace public est ici celui dont on ne se soucie plus, qui n’est plus entretenu, signe d’une déchéance et d’un dévers, d’un détournement ou d’un changement. La fortune et l’infortune d’une certaine industrie que l’on cherche et trouve. Que s’est-il passé ici ? De la rouille et des fleurs, « Rust and Flowers », un nom générique à cette situation, des situations à cet état des choses qui se donnent à voir telles quelles. Un constat qui s’ancre dans le bitume, se laisse éblouir par les couleurs des fleurs dans l’air vif et ensoleillé, enivré des vibrations des liserons volubiles, chardons et ronces acérés, envahi ça et là par une fougeraie. Parfois, la seule présence d’un plantain fait tout basculer vers le mince ourlet vert du trottoir. Le plus souvent, c’est tout un ensemble de graminées appelées communément herbes, identifiées dans une famille « cosmopolite » et « sociable » qui vient contaminer la brique, la pierre, le béton et le métal, à la recherche d’associations, d’équations et de télescopages. Le regard de Philippe Durand procède par le biais d’une méthode poétique qui vise à ne pas se laisser emprisonner par les mots, ne pas simplifier, ne pas imposer une autorité quelque soit, ne pas être au — dessus des choses. Cette suite de négations agit comme des gardes fous pour le photographe dont la machine peut s’emballer jusqu’à prendre la vitesse et le rythme saccadé de l’information et des flux dont il peut servir d’instrument et qu’il peut très facilement alimenter. Ici un mouvement inverse se produit. Il s’agit bien de mouvement pourtant et non d’un arrêt brutal, d’un refus ou d’un refuge. Tout est examiné avec la minutie et la précision d’un horloger quelque peu entomologiste dont le sujet d’observation appartient au monde du vivant, minéral et végétal. Alors le regard s’abaisse, l’horizon n’est plus là, qui théorise trop les choses. Chaque élément est pris comme un bloc, un bloc sculptural maintenu à une distance qui permet l’observation sans la simplification tout en maintenant le sensible, en lui donnant prise, laissant toute la beauté du chaos exploser.

Lise Guéhenneux
  • Vernissage Samedi 29 janvier 2011 18:00 → 21:00
Galerie Laurent Godin Galerie
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