Louis-Cyprien Rials — Par la fenêtre brisée

Exhibition

Film, installation, photography, mixed media...

Louis-Cyprien Rials
Par la fenêtre brisée

Ends in about 1 month: March 16 → April 20, 2019

La Galerie Eric Mouchet vous invite à l’exposition personnelle de Louis-Cyprien Rials, qui constitue le second volet de la trilogie entamée au Palais de Tokyo le 18 février 2019.

Louis-Cyprien Rials est un artiste que ses vidéos ont depuis quelques années propulsé sur le devant de la scène, pour leur caractère à la fois elliptique et suggestif. Suggestif pris au premier degré, dans son acception noble et dénuée de sensationnalisme : ses films qui tous parlent de violence sont à l’antithèse de l’exhibitionnisme. Ils suggèrent plus qu’ils n’expliquent et même ne montrent. Ils sont des invitations à découvrir, à apprendre. Ils sont simplement des invitations à l’intelligence.

L’artiste filme imperceptiblement l’inimaginable ; sous couvert de paysages apparemment paisibles ; des paysages simplement désolés, des zones urbaines banales et des édifices détournés de leur usage ou de leur histoire. Et il instille dans ses vidéos un rythme et/ ou un son qui rendent l’imperceptible sinon d’emblée insoutenable, tout au moins dérangeant. Et si l’on gratte le dérangeant, si l’on s’interroge sur la motivation du créateur à filmer des scènes aussi banales, alors l’insoutenable est à portée de main.

Louis-Cyprien Rials s’est fait une spécialité des paysages que les cartes géographiques ne montrent pas, filmés dans des pays qu’elles ne nomment pas ; car ces lieux, ces pays dont l’existence est souvent niée par la communauté internationale, ont été l’objet de telles exactions ou de telles concupiscences qu’il n’en reste aujourd’hui que ruine, cendre et désolation…

Par le filtre du paysage, ce sont des errances humaines, naturellement, que l’artiste évoque.

Cependant, Louis-Cyprien Rials n’est pas un reporter car s’il est toujours en quête de preuves, il ne donne pas la parole aux témoins, ni n’analyse pour nous les désastres qu’il constate ; il nous invite à en découvrir les tenants et aboutissants au-delà de ses films.

Le choix du paysage comme cadre essentiel de son œuvre peut sembler anachronique, mais doit être au contraire compris comme un besoin de l’artiste d’inscrire le véhicule de son récit dans une tradition artistique immémoriale.

Louis-Cyprien Rials raconte avoir connu sa première émotion artistique, encore jeune adolescent, devant les Paesine des Medici à Florence. Il a encore ressenti la même émotion récemment devant les peintures rupestres récemment découvertes de Laas Geel au Somaliland et de Nyero Rocks, en Ouganda, dont on ignore autant le sens que l’origine de leurs auteurs.

Rien d’étonnant donc que son travail s’inscrive dans ces deux matières, minérale et paysagère et souvent les deux à la fois : aujourd’hui, lui aussi collectionneur de pierres, il les découpe, les scanne, en sature les couleurs jusqu’à l’abstraction afin, à son tour, de les transformer en paysages oniriques. Rien d’étonnant non plus à ce qu’il se soit passionné pour ces autres paysages mentaux que sont les estampes japonaises, qui mettent à profit le fil du bois dans la composition de l’image. Fasciné par les estampes d’Hiroshige, Louis-Cyprien Rials a traversé le Japon en 2007 pour photographier les mêmes paysages que le maître de l’Ukiyo-e avait gravés deux cents ans avant lui.

Lauréat du Prix SAM Art Projects 2017 pour son programme « Sur la route de Wakaliga » Louis-Cyprien Rials revient d’Ouganda non seulement avec l’adaptation joyeuse et hyper violente du film culte d’Akira Kurosawa « Rashomon », réalisée sous sa direction dans un ghetto de Kampala par l’équipe des studios de Wakaliwood, mais avec les fruits d’une pérégrination de quatre mois en Afrique de l’Est. Ses voyages à la recherche de terres arides et hostiles à toute forme de vie, l’ont amené des « parcs naturels involontaires » que constituent les phénomènes géologiques rares et en péril écologique de la Tanzanie et de l’Éthiopie, à des zones de guerre ou dénuées de statut international, Somaliland, et Mogadiscio capitale de la Somalie.

Son adaptation du film de Kurosawa, présentée au Palais de Tokyo dans le cadre de « Sur la route de Wakaliga » constitue le premier acte de la trilogie que l’artiste consacre à interroger notre rapport à la réalité et à la violence ; au sentiment qu’il n’existe pas de vérité absolue, la réalité n’étant rien d’autre que l’idée que l’on s’en fait. « Sur la route de Wakaliga » est la représentation d’une violence fantasmée, poussée aux confins de la caricature en référence à celle promue par les blockbusters hollywoodiens autant que le cinéma d’action asiatique.

« Par la fenêtre brisée » (second chapitre de la trilogie) est une exposition ancrée dans le réel de la guerre, et illustre la violence concrète et palpable du quotidien de ceux qui la subissent. Elle est un ensemble d’œuvres inédites composé de films, de photographies, et de cartes postales. Une première vidéo est née de la volonté de l’artiste d’aller voir une des plus belles plages du monde dans un des pays les plus dangereux du monde. Paradoxe économique aux yeux de notre société des loisirs, et Enfer sur terre pour ses habitants, la région de Mogadiscio recèle des plages désertes et paradisiaques de sable fin et blanc … Sanctuaire de la violence humaine et laboratoire de la guerre permanente, La Somalie est en proie depuis trente ans à la guerre civile et plus récemment aux attentats perpétrés par al-Chabab. La présence d’un ressortissant français en Somalie est « formellement déconseillée » par le Quai d’Orsay en raison du « risque maximum d’attentat, d’enlèvement et d’assassinat » qui y règne. Le second film intitulé « L’allemand », est un hommage à Werner Herzog et dresse le portrait de l’aliénation et de l’obsession, liées à la création. Le troisième, intitulé « Résistance », juxtapose sur deux écrans parallèles, deux sites de commémoration à motif religieux, et oppose deux réalités : celle d’un lieu de pèlerinage catholique au nord de la Lituanie (La Colline des Croix, « Kryžių Kalnas »), symbole d’une résistance pacifique, et celle du Hezbollah Resistance Museum, ouvert au sud du Liban à 50 kilomètres de la frontière israélo-libanaise et articulé autour de l’histoire du Jihad. Ces paysages, comme une multitude d’autres lieux remarquables, font aussi l’objet de la création de cartes postales dont Louis-Cyprien Rials a initié la production avec la complicité d’Ivan Dapic et des éditions Born And Die. Une sélection antérieure de ces cartes postales incongrues, parodies ironiques des souvenirs de voyages heureux dans des paysages idylliques qu’on envoyait à ses proches autant comme signe de fidélité amicale que parfois pour susciter leur jalousie, a été montrée par la galerie Eric Mouchet au Salon Approche en 2018 suscitant bien des débats.

« Au pied du gouffre » (dernier volet de la trilogie présenté à la galerie Dohyang Lee) se situe hors du temps et se compose de visions hallucinatoires et abiotiques. Il est notamment constitué d’une vidéo inédite dans la continuité de « Voyage en Chine » et de deux collaborations artistiques — l’une avec Clément Bedel, la seconde avec Romain Poirier — offrant au public un triptyque de peintures et la production d’un vinyle X-Ray.

Aurélie Faure et Eric Mouchet