Pierre Gaignard — Bagnolet Chamanique 4K

Exhibition

Installation, new media, photography, sculpture...

Pierre Gaignard
Bagnolet Chamanique 4K

Past: March 17 → April 28, 2018

Léo Guy-Denarcy s’entretient avec Pierre Gaignard

Tu présentes souvent ton activité comme celle d’un « conteur » que j’apparente pour ma part à l’idée d’une boîte noire, d’un outil qui enregistre coûte que coûte. Comment délimiterais-tu l’espace que tu souhaites raconter au sein de la ville de Bagnolet et au regard des ateliers du Wonder-Liebert ?

Je suis une sorte de conteur. C’est l’activité qui se rapproche le plus de mes méthodes de production. J’écoute beaucoup, puis je retransmets, dans les films comme dans les sculptures. Je me sens comme dépositaire des histoires et des traditions des territoires où je vis. C’est assez romantique et chaque situation est dramatisable. Je passe par des modèles classiques : films-portraits, road trips… À Bagnolet et au Wonder, on est confronté à une situation très particulière : c’est un des derniers îlots populaires et “schlag” sur les flancs du périphérique en banlieue parisienne. L’avenue Gallieni (où le Wonder s’est installé en janvier 2017) se retrouve coincée entre ce qui arrive violemment et ce qu’elle est depuis presque 100 ans. J’ai envie de parler de cette mutation, et de manière générale dans mes recherches, j’ai envie de parler de l’espace qui existe entre les traditions et la modernité. J’ai envie de parler de comment on s’adapte au monde qui change, de comment on assimile des langages au contact d’autres langages, de ce qui reste d’hier dans les gestes et les traditions d’aujourd’hui. J’ai envie de raconter l’histoire de cette rue magnifique où s’imbriquent des restaurants défraîchis mais chaleureux, un garagiste magicien, une église évangélique le jour, discothèque la nuit, des bars de strip déguisés qui dégueulent des clients énervés, les puces de Montreuil où tout est possible, les squats de roumains, l’hôtel du dépeceur de Montréal… C’est un lieu impossible mais réel : chiffonnier d’une hétérotopie (…)

C’est un endroit singulier aux portes de Paris qui va probablement disparaître bientôt. Pourquoi cet espace est-il le catalyseur de problématiques urbaines contemporaines ? Quels sont les « histoires » qu’il révèle ou recèle ?

Ce territoire est soumis à une pression immobilière extrême. Paris s’étend irrémédiablement et l’avenue Gallieni (telle qu’on la connait aujourd’hui) ne devrait pas tarder à tomber. Ce quartier est en pleine transformation et on le ressent quotidiennement, comme si nous vivions ses derniers instants sans pouvoir rien y faire. Cette reconversion est aussi celle des métiers et des modes de vie, la modernité arrive, ici, avec fracas. L’exposition Bagnolet chamanique 4K et mes recherches actuelles sont des enregistrements (objectifs ou surtout pas) de cet état de fait. C’est une archive qui s’adresse à tous, bien évidemment, mais c’est aussi et surtout pour ceux qui vont arriver et ceux qui sont déjà là. Quand j’ai débarqué ici, j’ai découvert que nous étions voisins de l’ancien atelier de la coopérative des Malassis (Henri Cueco, Lucien Fleury, Jean Claude Latil, Michel Parré et Gérard Tisserand) qui ont abandonné leurs noms pour travailler en groupe au milieu des années 1960. Leur présence et leurs travaux sont aussi un témoignage de la situation politique, de l’urbanisme et du Bagnolet de cette époque. Le Wonder c’est un petit peu différent, on a décidé de parler collectivement mais on travaille chacun nos points de vue. On se complète comme on se contredit, mais on a le même objectif : crier la vie. (…)

C’est dans cette dimension participative mais aussi historique que tu te rapproches du courant historiographique italien de la microhistoire ? Dans ce rapport à la parole donnée puis transformée ?

Et pas que de ce courant de pensée… Mais en effet, le contexte politique, social et technique est ce que je cherche à remettre au centre des expériences locales. Paris c’est une chose, la banlieue une autre, bien que les deux soient intrinsèquement liées. L’avenue Gallieni c’est encore un autre monde d’une complexité insoupçonnable ; un tressage culturel et symbolique qui me fascine. C’est vrai que les projets du moment sont intimement liés au lieu. Le bâtiment du Wonder et sa forme complètement tarée sont un objet d’étude en soi. Et nous sommes focalisés sur les relations que nous entretenons avec les populations de la rue. Comme on le disait auparavant, c’est un monde unique qui va disparaître prochainement. Terrifiant. Alors pour ça, on essaie de comprendre comment les choses se placent dans l’Histoire, et comment elles se placeront après nous. On travaille beaucoup au passé, au présent et au futur. Comment les histoires se transmettent et comment elles se transmettront. Mes recherches se nourrissent de l’altération et de la transformation de l’oralité. C’est là que je m’intéresse à la pensée de la microstoria, une manière d’envisager les récits historiques comme non-objectifs. Il s’agit plutôt de penser une expérience ultra-localisée pour donner un regard critique sur l’Histoire. Tout n’est pas aussi limpide qu’il y paraît dans le grand récit collectif que l’on fait. Et surtout, il y a une masse de contingences énormes (économiques, mythiques, symboliques, sociales, scientifiques, techniques, géographiques, alimentaires…) dans la détermination d’un fait historique. Il faut peu de choses pour changer l’Histoire mais il faut beaucoup d’histoires pour l’écrire. Par exemple, Giovanni Levi, dans son livre Le Pouvoir au village prend une foule d’informations sur un village du Piémont au XVIIème, sur un temps donné et il les met en perspective de l’Histoire globale de l’Italie et de l’Europe. Il se rend compte que rien ne correspond. Moi, je vis dans un monde et dans une rue ou rien ne correspond à l’histoire qui est en train de s’écrire alors je raconte encore et encore. (…)

entretient par Léo Guy-Denarcy
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