Vincent Voillat — L’Hiver n’aura pas lieu cette année

Exhibition

Urban art, installation, new media, photography...

Vincent Voillat
L’Hiver n’aura pas lieu cette année

Ends in 14 days: September 7 → October 5, 2019

Le titre poétique de l’exposition de Vincent Voillat résonne comme un souhait : que l’été ne se termine jamais. Ce titre pourrait annoncer — de façon très personnelle — une disparition imminente, ou encore l’annonce de la fin de notre destin commun, menacé par un drame écologique.

Un titre aussi insaisissable que la roche, dont l’inscription temporelle transcende l’existence humaine. Car le minéral nous rappelle un monde où la présence humaine n’existait pas, et évoque un temps futur où la terre en sera à nouveau débarrassée.

L’artiste voit dans cette atemporalité de la roche une exceptionnelle leçon de relativité. Voilà une des raisons pour lesquelles la roche, à l’état brut ou polie, exerce une telle fascination sur Vincent Voillat et pourquoi il ne cesse d’explorer l’histoire de la pierre, ses différentes formes et les problématiques qui l’entourent. Comme Sisyphe condamné à faire rouler un rocher jusqu’en haut d’une montagne sans jamais en atteindre le sommet, Vincent Voillat ne parvient jamais à répondre de manière absolue à toutes ces questions, et sans doute ne le désire-t-il pas.

Qualifiée à tort de substance inanimée, la pierre est en réalité en mouvement permanent. L’artiste aspire ainsi à une dé — et restructuration poétique du rapport entre les humains et les choses, afin que nous, occupants de la terre, renoncions à nous positionner au centre du monde et à regrouper autour de nous tout ce qui n’est pas humain dans un but utilitaire. Dans cette recherche d’un nouvel ordre, Vincent Voillat refuse la dichotomie et invite à une vision ouverte, sans frontière, libérée de l’arrogance humaine.

Pour affranchir la pierre de son utilitarisme et appréhender un rééquilibre du monde, Vincent Voillat nous invite à appréhender le poids du monde par l’entremise de récits et de formes inspirés par le minéral. Il lui arrive de substituer des termes géologiques aux inventions « humaines » dans une tentative de s’éloigner d’un anthropocentrisme littéral.

Vincent Voillat exprime au moyen de l’art la force implicite de cette matière ordinaire, conférant à sa vivacité et aux récits qui lui sont associés une visibilité alternant entre beauté artistique et beauté de la nature. De cette façon, la qualité d’« être en-soi » de la pierre est mise en évidence et remplace son statut habituel d’« être pour autrui » dont l’unique raison d’être serait d’être à portée de la main (concept de Zuhandenheit de Heidegger). Les jalons sont posés pour répondre au besoin urgent de repenser l’anthropocène.

Les cicatrices de la pierre

L’exposition « L’hiver n’aura pas lieu cette année » en appelle avant tout à des histoires. Certaines individuelles et personnelles quand d’autres, plus universelles, racontent la transformation constante du monde, qui construisent l’hypothèse d’un effondrement total de la nature. La pierre irréductible est au cœur de cette exposition chapitrée en trois temps.

La première salle est consacrée aux frontières fluctuantes entre ce que nous considérons comme monde naturel et les réalités façonnées par l’homme. Deux murs de cet espace sont recouverts d’une grande impression restituant à taille quasi-réelle une coupe géologique. Cette représentation, qui semble en premier lieu être le fait d’un phénomène naturel, est en réalité produite par une intervention humaine dont les traces en sont les cicatrices.

Aux murs, des collages représentent des coupes agrandies d’un stromatolithe fossile. Ces œuvres sont réalisées à partir de fibres de bois mâchées que les frelons asiatiques fabriquent, c’est un papier grossier constituant de l’enveloppe du nid, formant de larges écailles de papier, striées de beige et de brun. Le visiteur est ici confronté au contraste entre un organisme ayant contribué à l’apparition de la vie sur terre, en produisant l’oxygène de l’atmosphère, et les changements profonds causés par une intervention humaine agressive, incarnés par le matériau fabriqué par un insecte devenu envahissant.

Au milieu de la pièce est montrée une collection de pierres, certaines polies, qui portent respectivement l’empreinte de leur histoire. Ici, Vincent Voillat s’est inspiré par exemple des traces volontairement effacées de la révolution égyptienne de 2012, pour en garder la mémoire. Provenant de différents lieux, ces pierres constituent un support des souvenirs personnels de l’artiste. Assemblées en une sorte d’aberration géologique, il est difficile de distinguer si les pierres se sont formées naturellement, sans intervention humaine, ou si elles ont été fabriquées artificiellement ou dans un but artistique. Le processus imaginatif de Vincent Voillat est organique et organisant (idée de organisch-organisierende de Peter Handke).

L’utopie d’une communauté néolithique Dans la deuxième salle, artistes, critiques d’art, écrivains et scientifiques racontent leur attachement au minéral et relatent leurs histoires personnelles associées. Vincent Voillat joue ici le rôle de fondateur d’une « communauté néolithique » qui prône la douce utopie d’une époque géologique dans laquelle le langage propre de la pierre serait entendu et compris.

Une sculpture au sol, réalisée en papier de pierre, simple empilement de feuille est perforée par des morceaux roches. Leurs formes erratiques sont comme l’écho des récits affichés au mur, envoyés là par un esprit chamanique. Contrefaçon ou fossile fabriqué de manière artificielle, cet artefact donnent un aperçu du désastre écologique contemporain, de la perte de mémoire et possiblement du langage.

Les pierres aussi ont droit au repos  Le groupe d’œuvres de la dernière pièce crée un lien ambigu, parfois avec humour, entre l’histoire des hommes et celle de la roche. Ce qui, à première vue, paraît être une photographie en noir et blanc de la surface d’une planète ou d’un paysage minéral couvert de cratères, s’avère être en réalité un mur criblé de balles en plan rapproché. Les murs au pied desquels des résistants ou des représentants de minorités furent fusillés, notamment le mur des Fédérés dont Vincent Voillat a isolé un détail. Le tout est associé à deux stèles, « les sculptures à balles réelles » formant une sorte de pierre tombale dotée de stigmates circulaires. A proximité une autre stèle appuyée contre un mur semble traversée par un flux lumineux provenant de l’intérieur du matériau comme si la pierre était habitée par une forme de vie, comme si la pierre pleurait.

Enfin sur un ensemble de cinq lits de camp équipés de veilleuses reposent des pierres suintantes. Car « Les Pierres aussi ont droit au repos » ; sorte de plaidoyer poétique pour ces roches vivantes, cherchant à se libérer du joug humain.

Heinz-Norbert Jocks