Arnaud Labelle-Rojoux — Etant damnés

Exposition

Peinture, techniques mixtes

Arnaud Labelle-Rojoux
Etant damnés

Encore 15 jours : 22 janvier → 13 mars 2021

Un épisode de La Passion triste, avec Xavier Boussiron

Est-il bien utile de préciser à quoi se réfère ce titre ? Pour qui connaît Étant donnés, l’œuvre ultime de Marcel Duchamp, la réponse ne soulève guère de doute, surtout si l’on sait que j’ai récemment consacré un petit livre au Marchand du sel1. De fait, en cherchant bien toutefois, les analogies avec son « approximation démontable » existent. Mais pas seulement. Le film de Visconti ? Il s’appelle en italien « la chute des dieux ». Retenons le mot chute. Il en est question. Des dieux également d’ailleurs. L’Internationale ? Non, quoique, bien sûr, les damnés, que le chant révolutionnaire exhorte à se soulever, sont parmi ceux que ce titre inclut.

Car damné, qui ne se sent pas tel dans cette période si sombre qu’elle m’évoque non seulement un enfer terrestre frappé de mille plaies rendant dérisoires celles d’Égypte, mais aussi un retour au Moyen Âge pour une société humaine que les nouveaux inquisiteurs de tout poil rendent chaque jour davantage invivable, et que la nature rebellée menace comme dans les légendes les plus terrifiantes du temps passé ? En réalité, ce pessimisme que l’époque impose, propice aux fantasmes frisant le délire, oppose toujours banalement les figures du Bien et du Mal. Duo aussi vieux que le monde. C’est peut-être ce qui s’entend dans le titre : « et tant d’années ». Montaigne dit des noms donnés aux chapitres de ses Essais qu’ils « n’en embrassent pas toujours la matière ». C’est évidemment le cas de celui de cette exposition, laquelle, au reste, porte un sous-titre : « Un épisode de La Passion triste ».

Élaboré en 2005, le projet intitulé Manifeste de La Passion triste conçu avec Xavier Boussiron avait pour objectif d’évoquer, sur différents modes, hors de toute orthodoxie philosophique et de l’actualité immédiate, ce à quoi cette formule spinozienne nous semblait inviter poétiquement : l’émotion contradictoire, les sentiments troublés, une sorte d’irrationalité créatrice, que nos univers partagent. Plusieurs manifestations ont été imaginées à partir de ce concept incertain, notamment l’installation Le Miracle familier1, présentée à « La Force de l’art 02 » au Grand Palais, à Paris, en 2009.
Celle-ci a vu apparaître la sculpture d’un âne assis tenant une reproduction sur toile du Coucher de soleil sur l’Adriatique de Boronali (mystification célèbre et tableau partiellement peint par la queue d’un âne), spectateur d’une scène sur laquelle se présentait, tels des acteurs muets, une série d’œuvres aux affinités apparemment contre nature, appareillées par deux ou par trois.

Il s’agira cette fois-ci d’une accumulation composite et chaotique de peintures, dessins, sculptures faisant état d’inquiétudes enfouies, pour le dire un peu pompeusement, dans les zones les plus primitives de la psyché, dont les représentations (celles de la peur, du désir, de toutes les pulsions, des croyances) ouvrent aux interprétations multiples. Les titres ne sont que des indices : Puis elle se mit à danser… (2020) ; Avec l’âge les raideurs changent de place (2020) ; Et si je mens ? (2020) ; Ils te crèveront les yeux (2020)… L’âne se rencontre encore (Asinus domestique, 2020), en particulier dans des dessins, ainsi que le cochon toujours rose ou le corbeau très noir (Haec Tibi Omnia Dabo, 2020 ; Good Night, Sweet Dreams, 2020), rappels que l’animal est un symbole. Forcément un symbole.

Recherché ou pas. Tous renvoient sans doute à des souvenirs d’enfance, essentiellement livresques. Et peuplés d’images. La série de petites peintures automatiques conçues comme des illustrations trouvées dans des contes (Étant damnés, 2020) en témoigne. Les réalisant un peu à la façon d’un moine enlumineur soucieux de précision illusoire, j’ai eu le sentiment d’être mentalement enfermé, confiné dans l’espace réduit de la feuille, avec pour résultat paradoxal de révéler un inconscient étrangement théâtralisé, qui plus est, en costume.

C’est cette série qui est à l’origine de l’exposition. Tout ce qui la constitue y fait, dans des registres variés, référence littéralement ou de biais. Et elle trouve un écho singulier dans la vidéo Los Confinados3 de Xavier Boussiron, réalisée pendant le premier confinement comme un film-feuilleton en dix-sept chapitres. Laissons à l’intéressé le soin de nous éclairer : « Le nombre de chapitres se réfère à l’un des chefs-d’œuvre du XXe siècle, à savoir

Le Prisonnier conçu par Patrick McGoohan, qui totalisait dix-sept épisodes. Et aussi à la fameuse réflexion de Francis Picabia : “Alors, qu’est-ce qui reste ? D’un côté la maladie, de l’autre la mort. Voilà.” Très Passion triste, non ? Dans Los Confinados, il est question d’ingratitude, de mauvaise foi, de concurrence, de domination, d’envie de pouvoir et de bigoterie inventée sur le tas. Ça se passe à une époque où tout le monde est cantonné à la niche, et condamné à faire son trou. Non pas un trou pour s’y jeter par désespoir, mais un trou pour regarder à travers. Comme disait l’épineux Spinoza : Caute4 ! »

Arnaud Labelle-Rojoux

Né en 1950, Arnaud Labelle-Rojoux est artiste plasticien, performeur et écrivain. Sa pratique, qui opère par glissements de genres, se manifeste sous une foisonnante forme plastique (dessins, collages, toiles, sculptures…), un corpus d’ouvrages (fictionnels, critiques) et une série d’actions(performances, conférences). Interdépendantes, ces différentes expressions s’inscrivent dans le champ de l’art-action théorisé par l’artiste. Son œuvre convoque un large éventail iconographique puisé dans l’histoire de l’art (Caravage, Duchamp, Fluxus), la philosophie (Spinoza) et la culture populaire (Elvis, The Beach Boys, Fantômas)… Mettant sur un même plan haute et sous-culture, les murs d’Arnaud Labelle-Rojoux traduisent sa pensée artistique, où cohabitent, sans ordre ni classement, chacune des entités mises en jeu. Une « ontologie plate » parasitant tout sens de lecture imposée et encourageant les interprétations multidirectionnelles et déhiérarchisées.

Xavier Boussiron

Méfiant quant à la thésaurisation incompréhensible de l’art autant qu’à l’égard d’une production inflationniste d’objets mobiliers encombrant les coins d’atelier et les réserves de musée, et bien qu’il recoure à des pratiques multiples, Xavier Boussiron voit la musique s’imposer à lui comme médium de prédilection. La musique, et ses genres même le plus narratifs, comme forme pour parler de l’informe ou de l’informulable. Car, finalement, l’art est une chose facile à faire mais plutôt difficile à dire. Avec la musique, on est toujours à deux pas de la réalité, pas très loin donc. Il produit son premier disque, Rien qu’un cœur de poulet (1995), où il donne une interprétation instrumentale des chansons de Roy Orbison. Ce disque fait étrangement sensation auprès d’artistes d’obédiences diverses (Mike Kelley, Dominique Gonzalez-Foerster, Claudia Triozzi, Stéphane Bérard, Marie-Pierre Brébant… et Arnaud Labelle-Rojoux), avec lesquels il aura alors la chance d’œuvrer. Sa collaboration la plus retentissante est celle qu’il poursuit depuis plus de vingt ans avec la compagnie du Zerep, fondée par Sophie Perez, en tant que co-auteur/concepteur et compositeur. Une monographie retraçant l’épopée du Zerep est en préparation, elle sera publiée à l’automne de 2021 aux éditions Flammarion. Par ailleurs, Xavier Boussiron vient de composer la bande originale du dernier film d’Alain Guiraudie — « Viens, je t’emmène » (titre provisoire) –, qui sortira en salles à l’automne de 2021. Après Le Roi de l’évasion (2009), c’est la seconde fois qu’ils travaillent ensemble.

1 Il s’agit d’une commande d’Emmanuel Tibloux pour la collection « Icônes », qu’il dirige avec Jean Cléder aux Éditions François Bourin. Titre du livre : Duchamp.

2 Elle avait été précédée d’une autre installation, suscitée, elle, par le Frac Collection Aquitaine au musée Bonnat, à Bayonne, Les Choses à leur place (2005), et avait fait l’objet d’un livre, Le Cœur du mystère (Les Éditions Particules, 2007), et d’un disque, Le Point d’orgue musical (Suave, 2009)

3 La bande originale du film est disponible en disque vinyle, éditée par Suave (2021).

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