Blaise Drummond — A History of Hope

Exposition

Architecture, dessin, peinture, techniques mixtes

Blaise Drummond
A History of Hope

Encore environ un mois : 1 décembre 2018 → 26 janvier 2019

Avec le peintre Blaise Drummond, tout commence par des photographies. Pour le nouvel ensemble de peintures que présente « A History of Hope », ce sont les archives photographiques du Black Mountain College qui ont, cette fois, retenu son attention. Drummond a pour habitude de chercher les sujets de ses peintures dans l’histoire du modernisme historique, dont il transfère certaines des icônes dans un nouveau contexte : une nature harmonieuse et paisible. Le Black Mountain College, fondé en 1933, se voulait un lieu d’expérimentation artistique et pédagogique mais également sociale et politique. Héritier dans une large mesure du Bauhaus, il s’installa dans un site reculé de Caroline du Nord, en pleine nature sylvestre et montagneuse. Aussi avait-il tout pour intéresser les peintures de Drummond.

Été 1946, photo de classe du Black Mountain : dans une ambiance joyeuse et bucolique, Josef et Anni Albers ainsi que Walter et Ilse Gropius entourent les étudiants, tandis que l’artiste grec Jean Varda domine la scène, perché en haut d’un arbre. Avec Summer Faculty (2018), Drummond introduit la couleur dans cette célèbre photographie en noir et blanc. La robe blanche d’llse Gropius se voit substituer un tissu Liberty chatoyant, contrastant avec la chemise virginale de l’austère Walter. L’imprimé floral semble grimper allégrement sur l’épouse de l’ennemi du superflu décoratif, comme le rêve d’une possible réconciliation entre les adversaires historiques, fonctionnalisme et ornement. La couleur est aussi au centre de Colour Class (2018), toile inspirée d’une photographie de 1940, donnant à voir une étudiante absorbée dans des collages colorés, lors d’un cours de Josef Albers. Près d’elle, Drummond a ajouté un entrelacs de fils de laine bleue, en un clin d’œil à la pionnière de l’art textile, Anni Albers, mais aussi aux méthodes pédagogiques de son mari, encourageant ses étudiants à manipuler des matériaux naturels. Les feuilles mortes placées au-dessus de la jeune fille en témoignent. Ramassées dans le jardin irlandais de Drummond, qui aime à intégrer des éléments proprement autobiographiques dans sa peinture, elles réapparaissent dans Seven Leaves for James (2018). Sept feuilles d’arbres collectées par l’artiste et leur pendant pictural, non sans rappeler les Études de feuilles (1940-1942) de Josef Albers et ses mots : « Il ne faut pas voir l’automne comme un moment de tristesse, quand l’hiver arrive, parce que tous les arbres savent que l’hiver arrive, alors ils se saoulent. 1 ! » Si dans Colour Class, la couleur reste confinée à la feuille de papier, au gré d’un exercice d’interactions chromatiques mené par l’étudiante, elle trouve à s’épanouir à l’échelle de l’architecture dans Modular (2018). On a là quitté les montagnes noires de Caroline du Nord pour la Finlande, néanmoins c’est à nouveau une photographie, celle d’une maison modulaire expérimentale conçue par Kristian Gullichsen et Juhani Pallasmaa en 1969, qui est à l’origine de la peinture. Si les fonds des peintures de Drummond éblouissent par leur blancheur immaculée, ce n’est pas toujours le cas des architectures puristes qui les habitent, Modular le confirme. Les grandes baies vitrées de la maison en bois ont en effet perdu une large part de leur transparence. Des aplats de couleur, à la manière des interactions colorées d’Albers, les recouvrent sur toute leur surface, de sorte que le spectacle à l’intérieur de la maison est devenu impénétrable. C’est l’inverse qui s’opère dans Experimental House for Marimekko (2018), non sans surprise. Avec pareil titre, on aurait imaginé une maison recouverte d’un motif floral dont la marque de textile finlandaise s’est fait la spécialité depuis les années 1960. C’est au contraire une architecture en bois aux lignes impeccablement rationalistes qui se profile au milieu d’une forêt de bouleaux. D’humeur déhiérarchisatrice, la peinture montre l’architecture moderniste parmi les sapins et les érables, sous les vols des oiseaux ou les regards des cerfs. Une mutation a lieu ici : peindre le modernisme architectural, en faire une image, un objet de contemplation, à rebours de son credo fonctionnaliste originel. Plus personne ne semble d’ailleurs devoir jamais venir habiter ces lieux désertés. Parfois même, ce ne sont plus les architectures du modernisme qui s’essaient ainsi à prendre l’air, mais des meubles. Dans Study (2018), toile inspirée de la photographie d’un bureau d’étudiant du Black Mountain College, une chaise Cesca B32, de Marcel Breuer, paraît regarder le lac Eden par la fenêtre. Au-dessus de la table en bois minimaliste, Drummond a recouvert le mur de fils de laine colorés dans une composition tout albersienne, qui réchauffe la cellule monacale.

Avec Centaur Costume (2018), le Black Mountain College et l’héritage du Bauhaus se voient transportés dans l’univers des contes pour enfants, hors de cette réalité où la fonction était l’instance suprême. Dans cette peinture, Robert Rauschenberg habille une étudiante, Ingeborg Svarc Lauterstein, d’un costume de licorne qu’il a dessiné pour Mardi gras. En ce mois de novembre, avec « A History of Hope », Blaise Drummond ravive les couleurs du Black Mountain College comme pour nous rappeler que les arbres se saoulent avant l’hiver, pour faire revivre l’histoire de cette espérance qu’a incarnée l’école perdue dans les bois.

Marjolaine Lévy, novembre 2018

1  Frederick A. Horowitz et Brenda Danilowitz, Josef Albers: To Open Eyes, Londres et New York, Phaidon, 2006, p. 232, notre trad.