Christine Crozat — Mémoires de Formes

Exposition

Dessin, sculpture

Christine Crozat
Mémoires de Formes

Encore 7 jours : 16 octobre → 11 décembre 2021

La publication d’une première monographie chez In Fine Edition d’art, des expositions monographiques au Domaine de Kerguéhennec, au Musée de l’Hospice Saint Roch et à la Galerie Eric Mouchet, l’année 2021 célèbre quarante ans de parcours de l’artiste Christine Crozat. Elle est une de ces artistes qui scrutent le déroulement de la vie quotidienne, le banal, l’apparemment insignifiant, et nous les restituent sublimés. Son observation d’une simple savonnette usée, d’un soulier, d’un geste répétitif ou d’un brin d’herbe lui suffisent pour nous dire l’impermanence et la fragilité.

Mémoires de formes par Olivier Delavallade

Ce sont des formes qui creusent des formes, pas seulement au figuré mais par le procédé même : dessin en réserve, découpe, superposition… Exhumer et enfouir, dans un même geste ; voiler et dévoiler. L’œuvre de Christine Crozat emprunte des voies de traverse. Elle se méfie des évidences. La ligne droite n’y est pas le plus court des chemins.

Dessiner, c’est faire acte de mémoire ; et en premier lieu, c’est se souvenir d’un geste et le reprendre là où il s’est arrêté, non pas définitivement mais en suspens, dans l’attente de sa réactivation, dans l’espace d’un dessin et d’un dessin à l’autre… Ainsi se constituent des séries. Il serait probablement plus juste de parler de suites. Une suite, c’est-à-dire un mouvement, une logique propre à la construction de la forme et à son évolution. Une œuvre seule et la même prise dans un ensemble ; le tout formant une unité. Cette opération s’orchestre dans l’espace (celui de l’exposition, celui du livre) avec tout ce que cela suppose en termes de circulation (les corps en mouvement, le regard) et de construction d’un possible récit (les conditions d’apparition d’une narration en même temps que l’image prend forme et fait figure).

La mobilité est au cœur de l’œuvre autant que du processus de travail : vit et travaille à Paris et à Lyon et dans le TGV… Circulation des formes, de l’air, du sens. Ne jamais enfermer les choses dans une lecture univoque (cela serait probablement plus simple, à défaut d’être plus efficace), brouiller les pistes, voiler plutôt que dévoiler, afin de préserver l’essentiel (le sens, l’air, les formes). Christine Crozat sait la force des signaux faibles. Ses œuvres, calmes en apparence, répercutent aussi les turbulences du monde mais elles les propagent par ondes successives, non pas tant pour protéger le regardeur que pour en rendre les effets plus durables, à l’instar d’une médecine douce.

Dessiner, c’est aussi convoquer des fantômes (parfois des membres-fantômes, telle la belle suite en hommage à ceux qui ont perdu leurs jambes) ; ceux qui hantent nos mémoires ; jouer avec le répertoire d’un grand musée imaginaire ; reprendre des œuvres ; les réinterpréter. Rendre hommage à une histoire qui nous est à la fois proche et lointaine ; transmettre. Reprendre le fil : les jardins qu’elle a revisités durant le confinement, les savons qu’elle a collectés, les reliques dont elle a pris soin, nous sont destinés ; elle nous y conduits avec l’assurance d’un guide qui a bien préparé son voyage (l’artiste, qui séjourne régulièrement dans de lointaines contrées, connaît les bienfaits du dépaysement).

Dessiner, c’est également s’intéresser à des choses en apparence anodines, c’est être à l’écoute des transformations silencieuses, afin de « laisser apparaître l’incessante transition des choses » (François Jullien) : des objets de la quotidienneté, des vestiges de chaussures, des pas, des traces de pas… Toutes ces choses qu’on laisse derrière soi (les herbiers) ; que d’autres retrouvent, parfois longtemps après, souvent altérées. C’est accorder une attention particulière à ce que le regard ne retient pas spontanément. Rien de démonstratif ni de spectaculaire dans ces formes qui ne parlent pas fort mais chuchotent. Leur écho n’en est que plus puissant. Il faut tendre l’oreille, affûter le regard.

Il y a quelque chose de l’ordre du soin dans ce travail. Ce n’est pas un hasard si le corps y est si souvent présent mais en creux : le savon, les chaussures, les membres-fantômes… Reprendre des formes afin de les conserver, pour les entretenir, parfois les réparer. Christine Crozat s’intéresse à des choses (des images, des objets, des récits) qui ne sont jamais tout à fait intactes. Peut-être se méfie-t-elle de ces formes que certains voudraient pures, idéales, parfaites… Fermées. Elle rend hommage à des mutilés. Elle séjourne et travaille auprès des patients d’une institution psychiatrique. Toujours cette part du manque, ce « quelque chose d’absent qui nous tourmente » (Camille Claudel).

Ne jamais saisir une chose dans sa totalité. L’attraper dans un mouvement, à l’instar des dessins de TGV dans les années 1990. Des formes au loin, disparaissant alors qu’elles viennent à peine de s’esquisser dans le rectangle d’une fenêtre ; une perception altérée par le reflet de la vitre et les scories qui en ponctuent la surface. Que retient-on de formes vues au travers d’un écran sale qui se déplace ? Que saisit-on dans ce mouvement ? Par l’abstraction des formes qui en résultent (réduites à des contours ou à des masses) et leur (nécessaire) mise à distance, c’est à une traversée des apparences que l’artiste nous invite (la dilution de l’apparence des formes au profit de leur présence) : dessiner, c’est rejouer l’acte d’une présence, ou plutôt la refonder.
Ce travail passe aussi par le souvenir, des voyages, des lectures, et de toutes les rêveries et pensées qui en résultent — le ressouvenir. La présence est tout autant ancrée dans cet imaginaire que dans ce que l’on appelle communément le réel. La littérature tient une grande place dans la vie de l’artiste, jusque dans l’atelier, les livres sont présents tels des guetteurs ou de précieux gardiens. Les livres sont des espaces hospitaliers qui enveloppent et protègent. Les œuvres aussi ont cette fonction. Ce sont des espaces stratifiés qui laissent de l’air circuler entre les couches, comme pour mieux amortir d’éventuels chocs, ou pour mieux propager un écho. Protéger, encore.

Mais cet air est aussi le garant de la libre circulation du regard. C’est dans ces interstices que l’on s’attarde, essayant de mieux cerner les choses. Car ce qui nous est donné à voir n’est pas immédiat. Le regard cherche, le regard poursuit la recherche de l’artiste, s’appuie sur elle, la prolonge et la propage. Cet « espace-entre » permet au dessin de rester ouvert. C’est sa respiration. Il nous indique aussi, d’une certaine manière, une direction : il ne faut pas seulement s’attarder sur les choses, les objets, leurs formes ou leurs contours mais aussi sur l’espace entre eux, autour d’eux ; le vide ; l’air. L’artiste reprend l’ouvrage et le métier (le travail avec les artisans, verriers, taille-douciers ; le respect des gestes venus de loin ; l’admiration pour ces mains qui pensent). Elle se met en danger autant qu’elle nous met en garde. Aux avant-postes, elle devient à son tour guetteuse, gardienne d’un monde fragile de formes vulnérables (du papier, du verre) qu’elle explore avec une infinie attention, à la fois douce et ferme, vigilante et prévenante. Il s’agit non seulement de retrouver la mémoire de formes perdues ou d’exhumer des mémoires altérées mais aussi de les remettre en formes, et pour s’en assurer, multiplier au besoin leurs réincarnations, en démultipliant les supports (une même forme passe souvent d’un médium à l’autre). Et, ce faisant, la mémoire s’enrichit, se densifie encore. C’est ainsi que Christine Crozat s’emploie, dans le silence de leurs transformations, à garder vive la mémoire sensible des formes.

Olivier Delavallade

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L’artiste

  • Christine Crozat

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