Dominique Blais — La fin du contretemps

Exposition

Installations, sculpture, son - musique, techniques mixtes

Dominique Blais
La fin du contretemps

Encore environ un mois : 10 février → 7 avril 2018

Les œuvres de Dominique Blais, toujours technologiques au sens introduit par Umberto Eco1, se trouvent entre deux polarités paradoxalement liées car souvent complémentaires — la magie et la science — et explorent les potentialités d’entités sensibles comme le son, la lumière et le mouvement en y recherchant des noyaux conceptuels et poétiques.

Pour sa quatrième exposition personnelle à la galerie Xippas, l’artiste cherche à faire s’épanouir les réflexions sensorielles et techniquement complexes qu’il mène depuis une décennie, et propose, d’une part, de redécouvrir — jeter un coup d’œil en arrière, ou encore revenir sur ses pas — les pièces, produites entre 2014 et aujourd’hui, et d’autre part, de découvrir des productions inédites qui, inspirées par les mêmes obsessions poétiques, ouvrent vers des horizons ou bien des médiums inattendus. Ce double mouvement de la pensée — le regard en arrière se transformant en regard en avant — crée une mise en abîme et inscrit l’exposition dans un cycle pour qu’elle devienne encyclopédique au sens étymologique du terme (en grec ancien enkuklios signifie un cercle ou encore un mouvement circulaire) et referme la circonférence d’une réflexion mûrie au cours des années. C’est précisément l’image d’un cercle rejoignant l’idée d’un cycle temporel ou encore d’une boucle obsessionnelle qui devient ici transversale : après être passée par plusieurs étapes, celles d’une spirale qui, en s’élargissant graduellement sur les virages, se dirige vers l’achèvement de sa forme palindromique, la boucle se referme et est enfin bouclée.

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Dominique Blais, « La Fin du contretemps », Galerie Xippas, Paris, 2018. Photo: Frédéric Lanternier

Le cercle se dessine d’abord en une forme fantomatique et volontairement interrompue à travers une nouvelle pièce de la série Revolution, dont le quatrième opus in situ était visible à la Sucrière pour l’exposition Les Mondes flottants de la Biennale de Lyon en 2017. Des ampoules disposées selon une ligne courbe s’allument succinctement et prestement les unes après les autres suivies d’une période d’extinction appuyée. Elles forment une ellipse qui n’est visible qu’en partie ; le segment se prolongeant au delà de l’espace demeure invisible. L’œuvre invite le spectateur à participer à son activation — reconstruire sa forme, soit par la nécessité géométrique de compléter la figure à partir d’un fragment, soit à partir du souvenir des versions antérieures, en basculant entre ce qui est vu (ou déjà-vu) et le non-vu, afin de refermer virtuellement la circonférence d’une ellipse mi-présente, mi-hypothétique. Ici, le mouvement circulaire (revolutio au sens propre) ne s’achève que dans l’imagination en communiquant à la pièce un statut proche de celui d’un fantôme ou encore d’un fantasme qui s’apprête à s’échapper d’une fiction de white cube vers le monde extérieur dit “réel”.

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Dominique Blais, « La Fin du contretemps », Galerie Xippas, Paris, 2018. Photo: Frédéric Lanternier

L’idée du cercle revient dans Entropê (l’une des œuvres issue de la résidence de l’artiste au CIRVA2 à Marseille entre 2013 et 2015, et présentée dans l’exposition personnelle Le Temps matériel au Frac Franche-Comté en 2016) où la forme de la sculpture en verre reprend celle de la toupie renvoyant à la notion de rotation qui, à son tour, s’imprime déjà dans le titre — étymologiquement entropê c’est “tourner”, “faire se retourner”, “se préoccuper” — tandis que le socle, un guéridon en chêne massif d’une forme épurée, y ajoute une touche atemporelle. Le mouvement reste en suspension, figé en une forme qui fonctionne comme un signe ou bien un symbole transitif, et joue du paradoxe antique pensé à l’envers : comme la flèche en mouvement de Zénon3 reste toujours immobile, la toupie ne bouge pas bien qu’elle ne cesse potentiellement de tourner, en suggérant que le mouvement n’est pensable ni conceptualisable que lorsqu’il est immobilisé.

Le motif du cercle s’épuise avec Empyrée, une série de quatre “tableaux”, créée à partir de carreaux de mosaïque en matière plastique réfléchissante choisie par l’artiste pour son caractère iridescent. La lumière, se reflétant sur la surface, explore ses propres limites et dévoile graduellement en fonction des déplacements du spectateur toutes les couleurs du disque de Newton. Cette pièce, construite selon le principe d’un puzzle, cherche à capturer l’unité, ou la nature même de la lumière, à travers la multiplicité, multiplicité des parties mais aussi des couleurs. Elle invite le spectateur à sortir d’une boucle qui se forme à travers les œuvres qu’il vient de découvrir, afin de remonter métaphoriquement jusqu’aux cieux paradisiaques : aux empyrées, à ces sphères illuminées par la force créatrice où les poètes retrouvent l’inspiration.

1 Umberto Eco, “Science, Technology and Magic” dans “Turning Back The Clock”, Mariner Books, 2008.

2 Centre International de Recherche sur le Verre et les Arts Plastiques.

3 Aristote, “Physique”, VI:9, 239b5.