Gabriel Orozco — Diario de plantas

Exposition

Dessin, peinture

Gabriel Orozco
Diario de plantas

Encore 5 jours : 10 septembre → 8 octobre 2022

En un sens, mon rêve est de créer un jour un monde aussi fantastique et parfait qu’un arbre.—Gabriel Orozco

Trente ans après le début d’une collaboration précieuse et enrichissante, la Galerie Chantal Crousel est heureuse d’accueillir la huitième exposition de Gabriel Orozco à Paris, avec une sélection de nouvelles œuvres témoignant, à la manière d’un journal, des voyages de l’artiste entre Tokyo et Mexico, où il vit et travaille actuellement. Des œuvres sur papier et temperas sur toile seront présentées avec une volonté commune : celle de témoigner de l’empreinte des paysages et des plantes des jardins d’Acapulco et de Mexico.

Un artiste en mouvement

Artiste en constant déplacement, refusant l’immobilité de l’atelier, Gabriel Orozco puise son inspiration dans les différents lieux où il vit et voyage. Ses nouvelles productions sont issues de ses récents voyages entre le Japon et son Mexique natal. Dans un mélange de formes géométriques peintes et dessinées et d’empreintes de plantes colorées, elles témoignent d’une profusion nouvelle dans l’œuvre de l’artiste.

Briony Fer, historienne de l’art spécialiste de son travail, explique ainsi son processus de création : « Les œuvres de Gabriel Orozco s’imprègnent de son lieu de vie ; il utilise des matériaux locaux et fait appel à des savoir-faire artisanaux. Si l’art peut être créé sur place tout en venant d’ailleurs, il devient alors le reflet du dialogue réel ou imaginaire qu’il entretient avec ses origines. »1

Puisant dans les matériaux autochtones, l’artiste a ainsi utilisé un papier japonais pour les œuvres à la gouache, tempera, encre et graphite, tandis qu’il choisit la technique ancienne de la tempera sur toile dans le cas des peintures. Certains dessins, à la composition minimaliste et aux lignes colorées, rappellent l’art de la calligraphie et le dessin géométrique. D’autres, ornés de motifs végétaux créés par empreintes des plantes du jardin de l’artiste, et de tracés à main levée, se rapprochent de la composition des ukiyo-e, ces gravures japonaises se distinguant par leur palette de couleurs vives, leur absence de perspective, leurs contours marqués et la signature de l’artiste manuscrite ou sous forme de tampon rouge, à gauche de la feuille. Dans les ukiyo-e, « les règles ne visaient pas l’imitation extérieure, mais le développement d’un sentiment pour le coup de pinceau animé dans son processus organiquement contrôlé […]. L’œil n’inspecte pas seulement la forme des lignes qui composent une fleur, une vague, un pli ou une main, mais aussi, les espaces intermédiaires, ou plutôt le vide entre les deux. C’est ce vide qui détermine le rythme du dessin et la tension du plan pictural. Les lignes sont tracées rapidement. Comme il n’y a aucun moyen de corriger le dessin à l’encre, l’élève doit apprendre à maîtriser son répertoire de coups de pinceau. »2 De la même façon, les dessins de Gabriel Orozco sont un exercice dans la maitrise de la ligne, droite ou courbe, manuelle ou naturelle.

Ces feuillets, systématiquement datés et signés, semblent former un carnet de voyage, un « journal de plantes », où l’artiste consigne ses notes visuelles. « Mon travail se place précisément dans cet espace entre le public et le privé »3, dit l’artiste. Ses empreintes de plantes, comme un catalogue de la flore existant dans son jardin, font suite aux encyclopédies florissant dans le XIXe siècle avide de savoir, tout en agissant comme un souvenir individuel du temps, d’une saison, d’un moment, vus depuis l’espace particulier de la maison de l’artiste.

Les empreintes de plantes, sur lesquelles l’artiste superpose lignes et couleurs abstraites, se muent en de nouvelles espèces fantastiques. Briony Fer explique : « La démarche d’Orozco est plus informelle qu’un atlas qui implique une documentation systématique du monde des images. Il s’agit d’un carnet de route suivant une vie (la sienne), dont les pages ne renseignent que les conditions circonstancielles d’une existence nourrie par le voyage. La relation qu’entretient son travail avec le lieu reste poreuse et expose un procédé formel aux multiples économies et circuits d’images mondialisés, notamment picturaux. »4

L’empreinte de la mémoire

Gabriel Orozco a expérimenté différents modes d’impression au cours de sa carrière, utilisant la photographie, l’impression à jet de peinture à l’huile, ou des techniques d’impression manuelles. Ses nouvelles œuvres conservent l’empreinte des plantes cueillies dans son jardin et reflètent une nature éphémère, bientôt « effacée » comme le suggère le titre des œuvres, fossilisée dans ses feuillets et dans la mémoire. Utilisant directement les feuilles naturelles comme une sorte de tampon sur lequel il applique la peinture, Orozco les presse ensuite sur le papier ou sur la toile, y laissant parfois des vestiges du végétal, fixés à jamais sur le support. Cette technique de l’ordre du monotype semble s’inspirer aussi de l’art ancestral japonais du tataki zomé, où la pression de végétaux fraichement cueillis sur un tissu y laisse la marque permanente.

Certains dessins, dans des monochromes de bleu, rappellent quant à eux les cyanotypes d’Anna Atkins. Le jeu photographique du négatif et du positif, du vide et du plein, du blanc et du coloré dépend de l’utilisation des fleurs et feuilles comme tampon ou comme pochoir, imprimant leur présence par la couleur ou par le vide.

Impressions de végétaux, empreintes d’une mémoire commune d’imagerie visuelle et scientifique historique, ces œuvres sont pourtant toutes personnelles. L’inspiration est domestique et la technique presque infantile. « Beaucoup de mon art provient de mon enfance, »5 répète souvent Orozco. L’artiste recourt pour certaines œuvres sur papier à la technique de l’impression à la patate, tel un jeu d’enfant. Les œuvres oscillent ainsi entre méticuleux savoir-faire et marquage élémentaire, instinctif et intime.

Le géométrique et l’organique

« J’ai toujours été intéressé par la nature. Ma première réaction est de dire que je ne sais pas ce qu’est la nature. Je ne sais pas ce qui est naturel et artificiel. Ces distinctions entre le naturel et l’artificiel, le géométrique et l’organique — ce sont les extrêmes entre lesquels nous naviguons. »6

La nature a toujours été un élément constitutif de l’œuvre de Gabriel Orozco. Apparaissant de manière implicite dans l’abstraction des Suisai ou de manière industrielle dans les reproductions de papiers peints de ses Fleurs Fantômes, elle est aujourd’hui au centre de ses nouvelles œuvres, dans une abondance de motifs végétaux et de couleurs. La diversité des plantes représentées par les empreintes de fleurs et de feuilles fait écho à la palette de couleurs vives. Les tableaux aux tons orangés et à la composition descendante semblent rappeler la saison automnale, tandis que les bleus vifs, ornés de vert, d’or et de rose sont l’image du bourgeonnement printanier. « Le goût d’Orozco pour la matière en perpétuel changement, pour le temps de la matière, le conduit à considérer le processus de croissance comme le plus fascinant de tous. C’est pourquoi l’arbre, en tant que symbole associant gravité et croissance, constitue, comme l’artiste le dit lui-même, son idéal de sculpture. »7

Cette image de croissance organique se développe chez Gabriel Orozco sur fond de grille géométrique. Ainsi, les empreintes végétales et les fluides coups de pinceau sont entrecroisés de formes géométriques, grilles, cercles et diagrammes, que l’artiste a développés au cours de son œuvre.

Si la rigidité géométrique et les formes organiques semblent de prime abord opposées, dans l’œuvre d’Orozco, « une structure géométrique et une image de croissance paraissent parfois symbiotiques — comme lorsque des cercles plus ou moins grands se développent à partir du centre d’un dessin, remplaçant un modèle constructif par un modèle organique. »8 En effet, la croissance organique qui nourrit les œuvres de Gabriel Orozco n’est en aucun cas désordonnée et chaotique. Elle prend pour modèle le cercle, le disque, le cycle, omniprésents dans ses œuvres.

Ainsi, de ses cercles, divisés en moitiés et en quarts, et tourbillonnant à travers la toile suivant les règles strictes du jeu d’échecs auquel il jouait petit, l’artiste explique que leur « symétrie est le résultat de la division cellulaire d’une plante. »9 Géométrie et biologie sont liées. De même, les planètes, ces astres ronds dont le mouvement a tant fasciné Orozco dans sa jeunesse, ne tournent-elles pas indéfiniment en cercle dans l’univers ?

Les boucles infinies qui traversent ses toiles et ses dessins s’inspirent du ruban de Möbius, qui, à partir d’une seule ligne courbe et bidimensionnelle, crée une image en volume dans l’espace. La pratique de l’artiste ne poursuit pas tant la recherche d’une forme circulaire que d’un « mouvement circulaire dans le processus de fabrication et une forme d’action circulaire ou une manière cyclique de fonctionner… »10

C’est finalement l’image de l’arbre, qui a déjà servi à tant d’artistes tel Mondrian à penser leur monde organisé, qui résume peut-être le mieux la pensée complexe qui se développe dans les œuvres d’Orozco : son mouvement ascendant depuis sa base circulaire s’accompagne d’une extension de ses branches de toutes parts depuis son centre. Suivant le cycle répétitif et ordonné des saisons, la ronde éclosion de ses bourgeons laisse place au mouvement descendant de la chute des feuilles, que l’artiste recueille.

1 Briony Fer, Gabriel Orozco, 9 septembre — 7 octobre 2017, Galerie Chantal Crousel.
2 Gabriele Fahr-Becker, Japanese Prints, Taschen, 1994, p.28.
3 Gabriella Angeleti, « Interview with Gabriel Orozco: I am not into artists pretending to be heroes’ », The Art Newspaper, 1er décembre 2011.
4 Briony Fer, Gabriel Orozco, 9 septembre — 7 octobre 2017, Galerie Chantal Crousel.
5 Olivier Zahm & Alexis Dahan, « Gabriel Orozco: man, play and games », Purple Fashion, Vol. III, N°23, Spring-Summer, 2015, p.169.
6 Gabriel Orozco cité dans Patricia Falguières, « D’après nature », Gabriel Orozco: Fleurs Fantômes, Domaine Régional de Chaumont-sur-Loire, 2016, p.41.
7 Christine Macel, « L’art comme réceptacle de la vie » dans Gabriel Orozco, Centre Pompidou, Paris, 2015, p.19.
8 Briony Fer, Gabriel Orozco: Suisai, White Cube, 2019, p.96.
9 Gabriel Orozco cité dans Rosalind Krauss, « Another Yellow Schwalbe », dans Daniel Birnbaum & Yilmaz Dziewior (dir.), Gabriel Orozco: Natural Motion, p.34.
10 Gabriel Orozco cité dans « Gabriel Orozco in conversation with Hans Ulrich Obrist » dans Cahiers d’Art revue 2016-2017, p.132.