Aneta Kajzer — Head in the Clouds

Exposition

Peinture

Aneta Kajzer
Head in the Clouds

Encore 24 jours : 19 novembre → 24 décembre 2022

La galerie Semiose se réjouit de présenter une exposition consacrée à Aneta Kajzer, peintre allemande qui façonne la couleur, exploite la dramaturgie de la lumière, et joue sur les possibilités d’interprétation. Sa peinture fusionne des éléments abstraits et semi abstraits. Le « semi » est important parce que, dans ses œuvres, surfaces et formes empêchent toute lecture univoque. Les visages et les personnages redeviennent des taches avec le coup de pinceau suivant, les libres aplats de couleur se transforment en un tournemain en nuages orageux ou en éléments naturels.

Les personnages jouent un rôle particulier et se manifestent sous forme de visages. Souvent, ce ne sont que de discrets points et trait qui évoquent les yeux et la bouche. Dans Halunken (« Fripouilles »), l’artiste a peint deux points vert clair sur des taches blanches. Cet ajout minimal suffit pour que nous y voyions des yeux et tout le visage qui va avec. C’est dans la nature de notre cerveau de distinguer dans la nature, justement, des êtres vivants, ennemis ou amis. Que ce soit dans le motif d’un papier-peint ou dans la fumée d’une cigarette. Le nez de la fripouille est en revanche plus élaboré : une trompe, un nez-pénis, en éveil, se dresse vers le haut. La coloration rosée souligne l’allusion à l’organe génital. Un joyeux pénis, dans une bulle jaune solaire. Tout autour le ciel, qui pourrait être aussi un océan, et des collines rouges qui rappellent des cactus ou une glace en train de fondre. Toute la toile dégage une impression aqueuse et fluide. Voilà un aspect nouveau chez Aneta Kajzer qui, dans ses cycles précédents, créait des espaces plus sombres et plus lourds avec des tons violets et bleus plus profonds.

Pour l’exposition « Head In The Clouds », elle a donné naissance à des œuvres plus légères qui se rapprochent de l’aquarelle. Le ciel ténébreux des peintures antérieures est fracturé, du blanc transparaît maintenant à de nombreux endroits. Comme dans ses tableaux plus sombres, la couleur continue de se présenter dans une coulée de mouvements emportés ou tournants, si typiques de son style qu’ils donnent à son art une note reconnaissable entre toutes. La toile n’est pas remplie de petites touches comme chez les Impressionnistes, ni largement barbouillée comme chez les Nouveaux Fauves, mais parcourue de coups de pinceau larges et dynamiques. Ce sont ces grands élans qui maintiennent tout en mouvement, qui empêchent une peinture purement figurative et qui, en même temps, chatouillent la peinture purement abstraite jusqu’à ce qu’elle se tortille et se retourne, et que naissent de nouvelles figures. Avec virtuosité, les traces de pinceau désinvoltes forment une composition. Elles structurent les surfaces, mettent en scène la couleur, intensifient sa luminosité tout en devenant les contours perceptibles des personnages.

Aneta Kajzer commence par peindre sa toile sur le sol et l’accroche au mur seulement pour les étapes suivantes de son travail. Les personnages ne sont pas planifiés à l’avance ni leur visage ajouté en dernier. Ils naissent naturellement au cours de l’acte pictural. Sa palette actuelle de couleurs plus pastel rappelle Maria Lassnig, l’une de ses grandes sources d’inspiration. L’art de Miriam Cahn, dont les têtes d’allure fantomatique surgissent en couleurs intenses, est également une référence pour elle.

Les mondes picturaux d’Aneta Kajzer sont ancrés dans la nature. Chez elle, le temps météorologique, le ciel, l’univers et la faune terrestre naissent de la couleur. Über den Wolken (« Au-dessus des nuages ») est une composition dynamique. Une sphère orange et rouge se dégrade vers le noir dans le coin supérieur droit de la toile et au beau milieu s’empilent des tourbillons nuageux bleu clair. Toutefois, il ne s’agit pas d’un orage en formation, mais d’un ami des nuages qui accompagne dans son vol le spectateur situé en dessous. Une impression bienveillante se dégage de la bouche orange et des yeux bleu foncé, même si le vaste mouvement de la bouche fouette vigoureusement l’air et l’eau. Au milieu du tableau, les nuages s’éloignent de la sphère, une vaste surface blanche reste vierge mais, entre les éléments de la nature, ce blanc semble soudain aussi profond que le noir de la nuit — une finesse dramaturgique.

Dans Sommersturm (« Orage d’été ») sourd une autre énergie. Le vaste vide est envahi par des nuages orageux. En dessous, côté droit, un cyclone pousse vers le haut. Juste à côté, en direction opposée : un délavé de bleu vers le bas rappelle un rideau de pluie. Également côté droit, un vert olive intense va en s’obscurcissant alors qu’il est éclairé par derrière. Un jaune sale et menaçant met en scène l’orage d’été.

Sirens pourrait être un paysage marin nocturne. Au milieu de la toile se détache le miroir de la mer : une lueur orange dans le ciel se transforme en forme violette sous l’eau.

Néanmoins, toutes les œuvres d’Aneta Kajzer ne peuvent pas être interprétées comme des spectacles de la nature. Certaines, comme Muggy (« Étouffant »), semblent ouvrir une séquence de rêve. Dans cette toile, une sorte de spectre aux cheveux orange et au visage jaune se glisse à travers la couleur. Côté gauche, de clairs nuages de lumière peints avec les doigts sont en mouvement. Les tourbillons plus petits aux tons pastel ont un aspect plus crémeux. Ils ont été structurés du bout des doigts.

La caractérisation des couleurs — dans les personnages, les spectres, les éléments naturels ou météorologiques — est typique du langage visuel d’Aneta Kajzer. Souvent, les personnages sont mélancoliques, songeurs, ou en fuite. Et, toujours, ils s’inscrivent dans une dramaturgie lumineuse particulière, un jeu sombre-clair, profondeur-ombre, ou air-ciel. L’abstraction domine, certes, mais les possibilités d’interprétation qui naissent des petits ajouts formant les visages sont étonnantes. Il n’est cependant pas question ici de trancher pour le figuratif ou non. Si l’opposition entre peinture abstraite et figurative a donné lieu à des débats passionnés au XXe siècle, nous vivons aujourd’hui à une époque qui admet les frontières hybrides en matière de styles. Les classifications rigoureuses sont dépassées. Aneta Kajzer montre de manière ludique la liberté de la peinture contemporaine : on mélange les goûts suivant ce que demande le tableau, on peint ce dont il a besoin et ce qu’il exige.

Larissa Kikol (Traduit de l’allemand par Daniel Fesquet)

_Larissa Kikol (née en 1986) est critique d’art indépendante et chercheuse en sciences de l’art. Elle écrit entre autres pour Die Zeit, art — das Kunstmagazin, Kunstzeitung, Monopol Online et pour Kunstforum International. En 2016, elle a remporté le concours international Talents de la C/O Amerikahaus pour la critique d’art. En 2021, elle a reçu une bourse d’auteur du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Elle enseigne et donne des conférences en Allemagne et en France dans des écoles d’art et des universités. Sa thèse de doctorat Tollste Kunst (Le Meilleur de l’art) a été publiée en 2017 aux éditions transcript. Elle vit et travaille à Marseille et à Cologne._