Abraham Cruzvillegas — La Senora de Las Nueces

Exposition

Peinture, performance, sculpture, techniques mixtes

Abraham Cruzvillegas
La Senora de Las Nueces

Termine demain : 23 janvier → 27 février 2021

La Galerie Chantal Crousel est heureuse d’accueillir la cinquième exposition d’Abraham Cruzvillegas, “La Señora de Las Nueces”, dans laquelle l’artiste présente un ensemble de sculptures, une série de monotypes et une œuvre vidéo. Ces œuvres s’inspirent d’une réflexion entamée depuis plusieurs années autour de l’histoire matérielle et culturelle du “Seigneur de Las Limas” ou “Monument 1 de Las Limas”, une sculpture datant de 900 — 400 av. J.-C. qui fait aujourd’hui figure d’emblème de la culture olmèque. Découverte en 1965 par deux enfants du village de Las Limas qui cherchaient une pierre sur laquelle briser la coque d’une noix, cette ronde-bosse représente un personnage assis en tailleur qui porte dans ses bras le corps allongé et relâché d’un bébé-jaguar. Leur peau est incisée de motifs symboliques que les archéologues associent aux divinités principales du panthéon olmèque et aux insignes du pouvoir de plusieurs cultures mésoaméricaines (un rectangle orné d’une croix centrale). La face arrière de cette sculpture présente un dos plat, au bas duquel deux cavités symétriques permettaient probablement de faire passer un lien afin de faciliter son transport.

L’incertitude des hypothèses présentées quant à l’usage et la symbolique du Seigneur de Las Limas, ainsi que les conditions de sa découverte et la vénération dont il a fait l’objet avant d’entrer dans les collections du Museo de Antropología de Xalapa, forment un point de départ pour la compréhension des œuvres exposées ici par Abraham Cruzvillegas. Intitulée “La Señora de Las Nueces”, la vidéo encadrée par deux miroirs filme en plan rapproché la main d’une femme — l’archéologue Patricia Carot, spécialiste de la culture précolombienne Purépecha — en train de casser le brou d’une noix grâce à deux pierres, puis de la décortiquer. La connaissance presque instinctive du geste qui permet l’ouverture du fruit semble rejouer la scène originelle de la découverte de la sculpture olmèque dans les années 1960. Cette courte séquence réalisée par l’artiste se construit autour de la main en action de l’archéologue et concentre l’attention du spectateur sur les mouvements qu’elle effectue. Si la reproduction de gestes ancestraux par Patricia Carot suscite l’intérêt d’Abraham Cruzvillegas, ce dernier s’intéresse aussi avec précision au dialogue qui se noue entre le corps, la pierre et le fruit.

Cette attention portée sur le mouvement, Abraham Cruzvillegas la développe au sein du processus de création des sculptures suspendues dans la salle principale. Réalisées à partir de matériaux et d’objets prélevés dans la ville et collectés çà et là (petit mobilier, tasseaux et planches de bois, tiges métalliques, cordes, pierres, clavier d’ordinateur), elles sont toutes structurées dans le but d’être portées et de contenir quelque chose. En effet, leur architecture comprend une plateforme ou un panier, un dossier, des sangles. Partant des propositions scientifiques sur les techniques de transport du Seigneur de Las Limas employées par les olmèques et la fonction symbolique de cette circulation, Abraham Cruzvillegas termine la réalisation de ses sculptures par une double action : arrimées à son corps, il se déplace avec chacune d’elles entre la galerie et un lieu qui compte dans sa vie quotidienne (l’École des Beaux-Arts où il enseigne, son domicile, entre autres). Ramenées à la galerie, elles signent la fin d’une série de performances au cours desquelles l’artiste s’est entièrement rendu attentif à sa rencontre fortuite avec des fragments prélevés dans l’espace urbain. La réalisation de ces sculptures traduit en partie une quête de compréhension du corps comme outil. Par leur manipulation et leur déplacement, il s’agirait d’éprouver physiquement la reproduction régulière de gestes. La question du lien entre le corps et l’œuvre d’art est primordiale dans la réflexion d’Abraham Cruzvillegas. Dans cette exposition, c’est la notion de labeur qu’il questionne, entendue au sens figuratif, comme « processus continu de transformation » du corps et de l’œuvre.

Il s’agit de susciter une rencontre entre deux entités vivantes (le corps humain et la matière) et d’observer les métamorphoses mutuelles qui en découlent : de quelle manière son corps et les sculptures interagissent au cours des cheminements dans la ville ? Comment celles-ci induisent une attitude et un positionnement du corps lorsqu’elles sont portées ou manipulées ? Se dessine alors une chorégraphie et un répertoire du porté, qui poursuit le travail de recherche performative entamée avec “Autoreconstrucción: To Insist, to Insist, to Insist 4”, performance au cours de laquelle des danseurs et danseuses professionnel.le.s activaient les sculptures suspendues d’Abraham Cruzvillegas, dans un jeu de miroir spectaculaire.

Produits dans les semaines qui précèdent l’ouverture de l’exposition, les monotypes fixés aux murs de l’espace d’exposition se composent de motifs abstraits et colorés. Réalisée sur un miroir, chaque peinture est reportée sur papier, puis fixée par des capsules de bières à un cadre en bois brut, sans verre de protection. Ces capsules se trouvent aussi utilisées comme point d’attache entre les matériaux qui constituent les sculptures évoquées précédemment. Pour cette série d’œuvres sur papier intitulée “On the road of La Señora de Las Nueces”, le corps est une fois de plus sollicité non seulement par la technique d’impression, sa physicalité, mais aussi par le reflet de lui-même offert à l’artiste par le miroir devenu support. Pour Abraham Cruzvillegas, les formes peintes des monotypes répondent à une sorte de projection des sculptures, avant leur réalisation. En effet, les lignes droites et les obliques se rapprochent de la géométrie angulaire des éléments fondamentaux de chaque sculpture, tandis que les lignes courbes rappellent les anses et les sangles qui permettent à l’artiste de les porter sur son dos. Ni esquisse, ni croquis, ces estampes entrent en résonance, par leur aspect répétitif, avec l’errance méditative et urbaine éprouvée physiquement par l’artiste.