Le bruit des choses — Charlotte Seidel

Exposition

Collage, film, installations, poésie...

Le bruit des choses
Charlotte Seidel

Encore 25 jours : 10 octobre → 14 novembre 2020

Il arrive que l’on se réveille en pleine nuit, l’œil un peu farineux, persuadée que la terre entière nous en veut. À commencer par « les choses », toujours elles : la pendule dont l’insupportable tic-tac a décidé de s’infiltrer dans notre dernier rêve, le cadre en verre sous lequel les cousins photographiés il y a quelques années semblent avoir changé de place en catimini dans la semi-obscurité, les carreaux de la fenêtre traversés par le vent qui semblent persifler des ragots malveillants. Il arrive aussi, à l’inverse, que « les choses » se fassent plus consolantes : c’est l’œuf de Pâques en chocolat de l’an dernier qui réapparaît opportunément derrière un livre de la bibliothèque, le gri-gri du grand-père que l’on croyait perdu, finalement retrouvé au cœur d’un vieux portefeuille, le pull-over informe oublié dans une valise et qui fleure bon, des mois après, l’odeur du feu de cheminée.

Pour Charlotte Seidel, le bruit des choses, c’est un peu tout cela à la fois : le murmure doux et l’inquiétante rumeur. Elle n’a pas peur des oppositions, des confrontations. Certaines choses à partir desquelles elle travaille sont délibérément opaques (l’œuf à repriser), encloses, fermées (les livres), elles s’effritent et se transforment (les crayons à papier). À l’inverse, d’autres se dévoilent dans toute leur transparence : vitres de fenêtres décadrées, gouttes d’eau, verres en cristal, scotch double face à peine décelable sur le mur blanc de la galerie… Et puis il y a « des choses » plus ambiguës, comme ces pétales de fleurs opalescents, qui masquent des visages ou des corps sur des photographies anciennes.

Dans tous les cas, Charlotte Seidel les accueille avec générosité mais sans haie d’honneur tapageuse : on manipule l’œuf délicatement et en silence, les verres en cristal s’effleurent à peine au rythme des vibrations du lieu, et les trèfles à quatre feuilles, loin d’être exposés comme autant de petites victoires sur l’aléatoire, sont dissimulés au sein de livres d’une bibliothèque publique, que l’artiste a redéposés sur leurs étagères. La seconde découverte des trèfles se fera dans l’intimité des intérieurs de lecteurs anonymes, sans cérémonie.

Les choses conservent avec la discrétion qui les caractérise leur mystère : se pourrait-il qu’un poussin de bois brise un jour de l’intérieur son œuf de bois ? Que les vitres déposées de l’appartement de l’artiste révèlent par un bavardage imprudent toutes les images qui les ont traversées, tous les regards qui sont passés par elles ? Que le scotch double face, après s’être chargé de poussières diverses, de cheveux et de traces de doigt, décide finalement de s’en débarrasser prestement pour retrouver sa transparence originelle ? Que les gouttes d’eau résineuses se résolvent à tomber ? Tout cela, sans doute, pourrait bien arriver quand on s’y attend le moins, dans notre dos, par mouvements subreptices. Les choses de Charlotte Seidel sont comme les corps des enfants lorsqu’ils jouent à « 1, 2, 3, soleil » : lorsqu’on a les yeux fermés, elles se meuvent. Une fois ces derniers rouverts, elles se tiennent là, l’air de rien. Ne pas s’en laisser conter par leur apparente fixité : les choses frissonnent, elles chuchotent. Somme toute, elles vivent avec nous.

Camille Paulhan