Leigh Ledare — To you who make the springtime, I send my winter

Exposition

Film, photographie, vidéo

Leigh Ledare
To you who make the springtime, I send my winter

Passé : 25 mars → 22 mai 2022

Mon travail a été initialement présenté au monde de l’art par le biais d’une série intitulée Pretend You’re Actually Alive. Il s’agit d’une chronique photographique de ma famille, centrée autour ma mère — une danseuse qui, à treize ans, a commencé une carrière prometteuse au New York City Ballet pour se retrouver, à presque cinquante ans, dans une ville provinciale à danser dans un strip-club à proximité de l’appartement de ses propres parents. En apparence, il s’agit d’une histoire déceptive, mais pas exclusivement. Elle supporte cela avec humour, autodérision et un gout manifeste pour l’absurde. Tandis que ses performances ont pour objet de combler certains manques (financiers, émotionnels et autres), son comportement face à mon appareil photo consiste en grande partie à contrecarrer les attentes des autres membres de la famille, notamment celle de son père sur la façon dont elle devrait se comporter en tant que fille, mère de famille et femme mure.

Si mon travail a depuis évolué de manière inattendue, il reste néanmoins récursif. Explorant un espace toujours plus vaste, il revient inévitablement à ces thèmes de l’intersubjectivité.

Lorsque j’ai commencé à réfléchir à quels travaux inclure dans cette exposition et quel titre lui donner, je me suis souvenu d’une phrase lue il y a quelques mois : « à vous qui faites le printemps, j’envoie mon hiver». Camus avait écrit cette dédicace à l’intérieur d’un exemplaire de son dernier roman La Chute, un cadeau à l’attention du peintre Balthus. Tristement célèbre pour avoir fétichisé l’innocence fugace et la sexualité naissante des jeunes filles qui posaient pour l’artiste, Balthus s’est continuellement réinventé, pour finalement créer sa version d’un «paradis féodal» dans les Alpes suisses où il pouvait se reclure et personnifier en toute impunité la tradition et l’ordre qu’il estimait avoir été ravagés par la modernité. évidemment, tout cela est à prendre avec des pincettes. « L’anarchiste » Camus, quant à lui — élevé dans un quartier populaire d’Alger par une mère qui ne savait ni lire ni écrire — a placé l’absurdité et le chaos au centre de son œuvre, s’insurgeant sans cesse contre des formes de pensée déshumanisée qu’il considérait comme un suicide intellectuel. Chargée de contradictions, l’épigramme de Camus ainsi que son contexte m’a semblé être un miroir troublant des fractures de notre époque et une analogie pertinente des œuvres que j’ai choisies de présenter ici.

Installés en périphérie des deux salles de la galerie, dix portraits photographiques me figurant sont imprimés à l’échelle d’une affiche et s’adressent au spectateur : par le regard, la posture et le texte.

Lorsque j’ai terminé le travail avec ma mère, sa présence quotidienne m’est devenue insupportable. Me sentant obligé de revenir en arrière ou de lui échapper, j’ai cherché des substituts qui pouvaient la remplacer. J’ai réalisé une série que j’ai appelée Personal Commissions en répondant à des petites annonces de «Femmes cherchant des hommes» qui, faisant écho dans ma mémoire aux annonces qui apparaissaient dans les dernières pages des hebdomadaires et que ma mère elle-même publiait. Bien que protégeant l’anonymat de leurs utilisateurs, ces annonces inscrivent leurs sujets dans un système d’échange, un espace d’intimités segmentées permettant de solliciter des rencontres sexuelles et de circuler parmi des inconnus prêts à offrir une petite compensation financière et plus si affinités… J’ai contacté ces femmes et j’ai proposé à chacune d’entre elles de payer son tarif exigé, en ajoutant une condition : plutôt que de coucher avec moi, elle devrait me photographier dans son appartement, me présentant comme elle le souhaitait — debout, assis ou allongé, habillé ou non, en érection ou non.
Inversant le rapport en me substituant à elle en tant que sujet photographique, j’adoptais alors une position similaire — reconfigurant les relations entre mère et fils; escorte et client; mais aussi entre artiste, modèle et spectateur. En fin de compte, ces portraits de moi sont des clefs de lecture. En opposant les ambitions présumées de ces femmes à leurs intérieurs et au contexte de leurs vies réelles, ces images mettent en évidence des attitudes de consommation, d’affirmation et de jugement qui sous-tendent tout système de valeur.

Les sujets interchangeables de Balthus, ma mère d’hier et d’aujourd’hui, les femmes de ces annonces et moi, et même Balthus — De faux équivalents, mais étrangement interchangeables. Dans chacun des cas, et quelque soit les circonstances, leur innocence est compromise par le temps.

Ayant désormais en tête le titre de l’exposition, Je ne cessais de revenir à la collaboration de Camus avec Balthus, qui avait conçu les décors et les costumes de l’allégorie de 1948 L’État de Siège, une pièce de l’auteur qui relate l’arrivée de la peste et la manipulation de la peur par un régime autoritaire pour asseoir son pouvoir.

Contrairement au désir de Balthus de se retirer dans le monde de l’enfance, l’œuvre de Camus ne présente aucune échappatoire. Contrastant avec le «printemps» de Balthus, nous sommes réduits à être les témoins de notre propre soumission à l’histoire en crise.

Vokzal et NA JA — deux films présentés dos à dos sur le mur central séparant les deux salles de la galerie — restent insaisissables par leur simplicité. Tourné en 16 mm légèrement ralenti, j’ai utilisé l’espace public tentaculaire entourant deux complexes ferroviaires — d’abord à Moscou puis à New York, durant les étés 2015 et 2020 respectivement — comme motifs pour tenter de cartographier des dynamiques sociales implicites. Les effets des deux films sont cumulatifs. En tant qu’hétérotopie, la gare n’est pas seulement un symbole de mobilité, mais un seuil à travers lequel convergent les périphéries et les centres économiques et culturels de ces sociétés.

On peut y percevoir un microcosme de la société, des sujets qui passent, travaillent, flânent ou font la police dans cette zone publique, à l’intérieur de laquelle cohabitent de la transgression, l’autorité et la routine quotidienne et qui reflète les fractures de la hiérarchie sociale. Toute une écologie se cache sous la surface de ces images.

Si en 2015, les scènes austères de Vokzal sur la Russie de Poutine me semblaient servir de présage à la montée de l’autoritarisme aux États Unis —  largement responsable des fractures du tissu social — cette crise a atteint son apogée à l’été 2020, avec la pandemie. Dans NA JA, les notions de mobilité sont inversées, révélant une ville où tous ceux qui ont eu les moyens de fuir sont partis, et où ceux qui restaient ont été réduits à un état de stase totale. C’est une station ferroviaire destinée à être remplacée — comme annoncé dans les publicités — destinée au consommateur, et aseptisée, le chaos ayant conjuré le contrôle. Dans l’intervalle, ce qui reste alors de la ville est un décor vacant, un théâtre peuplé de reflets ingouvernables de nous-même, aspects que nos sociétés se refusent de voir.

24 mars 2022
Leigh Ledare

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