Roger Catherineau — ou l’irréalisme

Exposition

Photographie

Roger Catherineau
ou l’irréalisme

Encore 17 jours : 11 mars → 3 juillet 2021

Du 11 mars au 12 juin 2021, Les Douches la Galerie présente Roger Catherineau ou l’irréalisme, sous le commissariat d’Éric Rémy. Composée d’une vingtaine de tirages d’époque réalisés entre 1952 et 1961, cette exposition témoigne de sa pratique expressioniste, de sa virtuosité technique et de sa grande liberté d’expérimentation.

CATHERINEAU, MAÎTRE DE L’«IRRÉALISME»1

À la fin des années 40, un nouveau courant photographique prend forme en Europe, et se théorise principalement en Allemagne. Dans ce pays ravagé où ne subsistent que ruines et désolation, où l’humanisme a été mis à mal, quelques photographes se libèrent de toutes contraintes et veulent s’éloigner d’une photographie documentaire reproductive pour aller vers une « photographie subjective productive », selon le théoricien Schmoll Eisenwerth.

L’Allemand Heinz Hayek Halke, fort d’une expérience déjà riche au cœur des années trente, expérimentateur de talent et spécialiste du photomontage, est l’un des plus importants fournisseurs d’images pour les revues des années 20-30, jusqu’à l’arrivée des nazis. En 1950, il fonde avec Peter Keetman le groupe Fotoform, avant d’être rejoints par Otto Steinert qui théorisera la Subjektiv Fotografie.

Ces photographes allemands ne s’engagent pas sur la voie du ré-enchantement du monde comme vont le faire les photographes français (Robert Doisneau, Izis, Sabine Weiss…), dans la veine d’une photographie humaniste. Dans toute l’Europe, une autre voie se dessine pour la photographie et les expositions successives de Subjektive fotografie I (en 1952), II (en 1955) et III (en 1959) ouvrent la voie à une autre vision de la photographie.

Ainsi que le souligne l’historienne Shelly Rice (dans son texte Au-delà du réel, la vision subjective2), « pour beaucoup de photographes, l’image est un dévoilement, une évocation, un espace de construction irrationnelle, une intériorisation de la vision qui se dérobe au strict instantané documentaire…. Cette orientation de la photographie vers des données imaginaires et subjectives tend à lui conserver un statut artistique loin des contingences réalistes et proclamées objectives des décennies antérieures ».

C’est dans cette nouvelle voie que dans les années 50, le jeune Roger Catherineau explorera et orientera ses recherches photographiques. Sa carrière sera marquée par sa participation à de nombreuses expositions, dont Subjektive fotografie II et III, avant d’être brutalement arrêtée par la maladie en 1962.

ROGER CATHERINEAU (1925-1962)

À 20 ans, au sortir de la guerre, Roger Catherineau termine l’École Normale Supérieure de l’enseignement Technique de Paris après des études en arts appliqués. Bien qu’il espérât rester aux environs de Paris, il est nommé à Lille et obtient après concours une chaire à l’École des Beaux-Arts.

Avant tout dessinateur, sculpteur et intéressé par la danse et le mime, il arrive à la photographie qui devient une échappatoire dans sa nouvelle vie d’exilé, loin du cercle parisien de ses amis artistes rencontré durant ses études. Dans son portrait de Roger Catherineau3, le journaliste Michel Zyka souligne que par sa formation, sa curiosité et ses fréquentations, il évolue dans un cercle d’amis peintres, sculpteurs et danseurs et qu’ainsi « Catherineau s’initiera tour à tour à la sculpture et à la danse et qu’il s‘apercevra combien les arts plastiques, loin de s’isoler, se complètent dans une harmonie merveilleuse ».

Dans son appartement lillois transformé en atelier, il s’achète un Leica qui remplace bientôt son carnet de croquis, puis, insatisfait des tirages du laboratoire, il s’équipe du matériel nécessaire au développement. Il se passionne alors pour cette alchimie qui le ramène à la matérialité de la création, là où la prise de vue photographique seule s’en éloigne. Il découvre les miracles du photogramme en oubliant une paire de ciseaux sur le papier, « point de départ enthousiaste de toutes les recherches plastiques qui suivront…4 ».

En créateur éclairé et exigent, il va durant une quinzaine d’années travailler la matière argentique comme un peintre sa toile. « Son objectif est pour lui un instrument d’expression identique au crayon du dessinateur ou au pinceau du peintre[5 ]». Il considère « la photographie comme art à part entière, débarrassé des impératifs de la reproduction ou de l’interprétation du réel6 ». Dans la production de Roger Catherineau, on parle d’ailleurs plus aisément de créations photographiques que de photographies.
Dans une plaquette présentant son travail, il défend l’idée que la photographie prend « place parmi les autres moyens d’expression : dessin, gravure, sculpture peinture… pour créer des images.7 » Il résume ainsi sa vision : la photographie est créatrice d’image, elle ne les capte pas.

Dans son travail, « le pittoresque, l’anecdote sont exclus8 ». Considérant que la photographie est devenue une industrie, il en catégorise ses producteurs : les « commerçants » qui s’enrichissent, « les purs » qui se ruinent avec passion, et les « autres » qui tuent le temps en essayant de le fixer (en référence aux nombreux photographes amateurs, organisés en clubs). Il est certain que Roger Catherineau se range dans la deuxième catégorie. À la fin des années 50, il déplore le flot d’images, réfute la locution « photographie d’art », « l’enseigne de médiocres commerçants de photo-souvenirs ou d’identité. » Déjà, il regrette la méconnaissance des maîtres : Atget, Stieglitz, Weston, et le manque de considération de la photographie dans les institutions françaises qui pourraient être une mémoire de cette « immense aventure9 » qu’est la photographie. Elle est une pratique artistique qui doit être aussi bien traitée que les autres.

Reconnu par un premier prix à Saarbrücken dans l’exposition de Subjektive Fotografie II, il expose régulièrement dans différents salons avec des bonheurs aléatoires : les jurés de sélection ne retiennent qu’une ou deux de ses photographies, déroutés par leur modernité si éloignée « des couchers de soleil, des nénuphars ou des groupes de clochards10» qui peuplaient encore les sélections. « La photographie est une écriture de lumière, selon la définition propre. S’il est permis à tous d’écrire, y a-t-il pour autant beaucoup d’écrivains véritables ? Puisse la création photographique pure être une Poésie pouvant se passer du Verbe !11 »

Pour lui, le travail se fait dans la chambre noire, c’est une « obligation d’effectuer soi-même tous les travaux de laboratoire », car cela « aide à pénétrer plus avant le fantastique du réel du Grand Meaulnes ». Pour Catherineau, les frontières s’estompent : les sujets sont à la fois animaux, végétaux — le cœur de son œuvre —, matières organiques, objets industriels, et ainsi « l’homme rejoint le verre, la peau devient fibre ». Le plus souvent, partant de la nature, il aboutit à l’abstraction pure.

Clairvoyant sur la spécificité de son œuvre et probablement conscient d’une fin proche, Roger Catherineau a pris le soin de classer en une dizaine de planches l’évolution de ses recherches. Document précieux pour le chercheur d’aujourd’hui, cette succession de 150 vignettes nous offre une vision, un choix des œuvres emblématiques de sa production et un parcours édifiant de ses recherches plastiques. À la réflexion de Guy Moinet dans l’un des premiers articles consacrés à Catherineau, « l’avenir nous dira si les recherches que Catherineau poursuit actuellement avec une caméra présenteront le même intérêt, la même réussite artistique. N’en doutons pas ! », on constate aujourd’hui que dans la dizaine d’années qui lui restait à créer, ses recherches sont devenues œuvres et ont tenu bien plus que leurs promesses.

1 Terme employé par L. Peyrègne à propos de l’étendue des recherches de Roger Catherineau, préface d’une petite brochure Un moyen d’expression plastique : la photographie. ND (circa 1958-1960)

2 Nouvelle Histoire de la Photographie sous la direction de Michel Frizot, Bordas 1994, p. 661

3 Interview de Roger Catherieneau in Ciné photo magazine N °58 avril 1956 p. 2

4 Interview de Roger Catherieneau in Ciné photo magazine N °58 avril 1956 p. 4

5 Article de Guy Moinet, n.d., circa 1952

6 Alain Fleig, L’image improbable, 1992 p. 17

7 Brochure Un moyen d’expression plastique : la photographie. Roger Catherineau, nd, (circa 1958-1960)

8 Article de Guy Moinet, n.d., circa 1952

9 Brochure Un moyen d’expression plastique : la photographie. Roger Catherineau, nd, (circa 1958-1960)

10 Article de Michel Zyka sur Roger Catherieneau in Ciné photo magazine N °58 avril 1956, p. 4

11 Brochure Un moyen d’expression plastique : la photographie. Roger Catherineau, nd, (circa 1958-1960)

Éric Rémy, commissaire de l'exposition
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5, rue Legouvé

75010 Paris

T. 01 78 94 03 00

Site officiel

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Horaires

Du mercredi au samedi de 14h à 19h
Et sur rendez-vous Sur rendez-vous : bit.ly/les-douches-rendez-vous

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L’artiste

  • Roger Catherineau

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