Samir Mougas — Imago Super

Exposition

Céramique

Samir Mougas
Imago Super

Encore 7 jours : 5 septembre → 3 octobre 2020

Après .TECHNO en 2017, la galerie Eric Mouchet présente Imago Super Praxis, la nouvelle exposition personnelle de Samir Mougas. Il y explore le médium de la céramique, découvert en 2018 et approfondi depuis, notamment lors d’une résidence à la JamFactory à Adélaïde (Australie du sud) en 2019. Pour Samir Mougas, la céramique est un objet d’expérimentation technique et formelle (modelage, coulage, émaillage). Il réalise en terre des formes libres ou issues de ses dessins préparatoires. Les trois ensembles d’œuvres qu’il présente dans Imago Super Praxis témoignent de sa posture à la fois cool et inquiète, et de sa pratique consistant à bricoler les formes et les références en se nourrissant tout autant des grands noms de l’histoire de l’art que de phénomènes culturels de niches.

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Interview par Anne-Lou Vicente

Anne-Lou Vicente : Quels types de formes réalises-tu au moyen de la céramique, et comment procèdes-tu ?

Samir Mougas : Je travaille actuellement sur trois séries de sculptures réalisées à partir de plusieurs types de formes : des formes libres ; des formes issues de mes dessins ; et des chaussures — des baskets pour être plus précis. Je suis parti d’un modèle qui m’appartient (…) La construction s’opère de l’intérieur vers l’extérieur. À partir d’un moulage duquel j’obtiens une sorte de chausson, similaire à ceux que l’on utilise en plongée sous-marine, je viens ensuite appliquer des couches de matière selon la technique du modelage au colombin, qui se distingue du tour et consiste à assembler en les superposant, de bas en haut, des « boudins » de terre, ce qui n’est pas si éloigné du principe de synthèse additive qu’offrent la conception et l’impression 3D — la gravité en plus. Je me retrouve à fabriquer des plaques de terre puis à les découper, à en ajuster les formes et les proportions. Je vais venir poser successivement un renfort à l’arrière de la chaussure, une coque à l’avant, une languette sur le dessus, etc. C’est comme ça que les baskets apparaissent au fur et à mesure, non sans certains ratés et quelques fausses pistes… Je suis encore en pleine phase d’expérimentation. Autrement dit, j’arrive tout juste au stade où je peux considérer cette technique comme un médium, au sens où il me permet enfin de traduire mon propre langage plastique.

Anne-Lou Vicente : Il y a de toute évidence un caractère fétiche de la basket, ultime extension d’un corps « branché », devenue un véritable objet culte, culturel et historique, voire politique.

Samir Mougas : Derrière tout design il y a un projet esthétique qui, par extension, est un projet politique. Quand on y pense, la recette magique de la basket tient à peu de chose. À partir de quelques dizaines de grammes de granulés en plastique(s) injectés dans des moules, on produit un objet qui porte en lui énormément de caractéristiques stylistiques qui correspondent aux goûts d’une époque, véhiculent tel ou tel lifestyle, en y attachant des bulles de valeur dans le but de générer un maximum d’argent. Chaque modèle propose une certaine esthétique de vie qui la plupart du temps ne correspond pas du tout à celle de ses acquéreurs. On est ni plus ni moins dans l’apparat, et en cela assez proche de ce qu’on rencontre dans le règne animal, en termes de parade amoureuse, de stratégies d’intimidation, de défense ou de protection mises en place par les insectes, les batraciens et autres espèces. L’objet sert à projeter une image qui n’est pas représentative du sujet dont elle provient. Pour moi, les enjoliveurs de voiture en plastique cheap qui finissent sur le bas côté de la route rejouent exactement ce principe, chaque design renvoyant à un certain style et une certaine appartenance socio-culturelle. J’avais élu cet objet pour me faire un peu la main quand j’ai commencé la céramique, et je me suis mis dernièrement à en refaire, parallèlement aux baskets. Comme pour leur fabrication dans le secteur industriel, j’utilise la technique du moulage, chaque moule me permettant de produire une vingtaine de tirages. Je m’en sers comme tessons d’essai géants d’émaux, ce qui me permet du même coup de déplacer ces objets issus d’un design policé vers un terrain beaucoup plus fantastique.

Anne-Lou Vicente : Ce principe de (fausse) réplique en céramique laisserait presque entrevoir le potentiel devenir-fossile de la basket dans un futur indéterminé où l’homme aura disparu. On trouvait d’ailleurs déjà l’empreinte d’une Nike Air Max One dans ta pièce Sans titre (2017), aux côtés de celles de deux trilobites, ces créatures marines disparues depuis des millions d’années dont les nombreux fossiles ont conservé jusqu’à aujourd’hui la trace.

Samir Mougas : J’aime bien cette idée d’un geste ancestral, presque archéologique, qui vient projeter les futures traces d’un vivant en voie de disparition. Le processus même de fabrication de ces baskets fait advenir une espèce de fossilisation, de cristallisation d’une forme à partir de strates de matière qui durcissent. Au moment de la fabrication, je dois faire preuve de beaucoup de délicatesse mais dès le lendemain, ça s’est un peu rigidifié en séchant et on peut se servir de cette couche comme base pour la suivante, et ainsi de suite. On est presque dans cette question de l’ornement que l’on vient toujours poser comme une couche sur un élément sans qualité autre que son caractère structurel.

Publication de la première monographie de Samir Mougas soutenue par le Centre National des Arts Plastiques avec les contributions de Jill Gasparina et Anne-Lou Vicente Design graphique Solène Marzin