Valentin Guillon — Arcade

Exposition

Installations, techniques mixtes

Valentin Guillon
Arcade

Dans 5 jours : 14 mars → 6 avril 2026

La peinture de Valentin Guillon, qu’elle soit murale ou sur toile, est toujours une affaire de contexte. Sous leurs atours de pures abstractions géométriques constituées d’un réseau coloré complexe d’entrelacs et de cercles, ses œuvres engagent le réel par la réinterprétation de signes associés à l’environnement dans lequel baigne l’artiste. Durant plusieurs années, Valentin Guillon a investi l’imagerie du sport au sein de sa pratique artistique. Le geste d’un athlète, la trajectoire d’une balle ou les lignes du sol d’un gymnase constituent des sujets décomposés et reformulés en patterns épurés, induisant une incorporation de ce répertoire sportif dans la poursuite d’une certaine peinture moderniste. Pour son exposition personnelle à l’Orangerie de Conflans-Sainte-Honorine, l’artiste a choisi d’emprunter une nouvelle voie inspirée par sa découverte de l’architecture des lieux et du manuel d’exercices de géométrie Créer avec un compas de Daniel-Jacques Allonsius (1986, Édition Dessain et Tolra). Il n’est pas question pour lui de faire table rase de sa précédente production mais de transformer son vocabulaire pictural et formel par le prisme d’un motif inédit, la fenêtre.

Arcade Screen, première réalisation de cette série d’œuvres protéiformes, prend ici valeur de programme. Sur un arrière-plan organisé en trois sections rectangulaires de tailles et de couleurs différentes se dresse un premier quadrillage aux lignes organiques dont la continuité est brisée par un second motif plus fin en forme d’hélice au centre de la composition. Ce maillage diaphane de lignes et de courbes interpénétrées semble se fondre subtilement avec le fond par un jeu de légère transparence, provoquant ainsi l’illusion d’une surface vitrée ornée donnant sur un espace lointain indéfini. Si Valentin Guillon conserve une propension à extraire puis révéler une part d’abstraction du réel, il troque la planéité et l’homogénéité de la touche caractéristique de ses travaux antérieurs pour une plus grande spatialisation des formes et une application de la peinture d’avantage indistincte.

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En cela, ses œuvres les plus récentes se rapprochent plus des peintures de fenêtres de Georgia O’Keeffe que de la série des Window d’Ellsworth Kelly. Si ce dernier privilégie à partir de 1949 une reproduction minutieuse et opaque de fenêtres de bâtiments parisiens, O’Keefe assume quant à elle la transparence et, par conséquent, les possibilités de profondeur qu’offre le sujet. Avec Farmhouse Window and Door (1929) et bien plus tard Door Throught Window (1956), le regard du·de la spectateur·rice est trompé par l’imbrication de rectangles de couleur brouille la frontière entre l’espace extérieur et intérieur. Une même perte de repère est à l’œuvre dans Mirror où Valentin Guillon joue avec le surcadrage de la composition par l’exploitation des qualités physiques supposées du verre et du miroir afin de bâtir un labyrinthe pictural. L’ovale au cœur de la toile tout comme la grille qui structure l’ensemble sont aussi bien des surfaces réfléchissantes que des trous dans le mur laissant entrevoir une succession de fragments de nouveaux espaces. L’un d’entre-eux est par ailleurs occupé par ce qui ressemble à trois luminaires, éléments figuratifs clairement identifiables qui constituent pour l’artiste une approche plus narrative de sa peinture.

En s’accommodant de cette infime frontière qui sépare la figuration de l’abstraction, Valentin Guillon construit des images qui ne révèlent leur véritable nature qu’après-coup. Une grande peinture aux teintes sombres est particulièrement représentative de cette tactique de contournement de la réalité. Celle-ci présente une fenêtre baroque dont le motif blanc rappelle une toile d’araignée tandis que le dormant gauche et la traverse basse beiges sont visibles. En arrière-plan, un rectangle rouge et noir encadré de gris à moitié visible lévite dans un espace ténébreux bleuté et verdâtre. Quelle tangibilité pourrait-on bien déceler dans cet étrange paysage ? Le titre du tableau, Apnée, nous donne la clé de l’énigme. Face à la toile, le·la regardeur·euse ne doit pas projeter mentalement son corps à la verticale, mais à l’horizontale, comme si iel flottait. Par ce changement de perspective, la fenêtre devient la surface d’une piscine, ses croisillons l’ondée de l’eau, le fond une maison, un arbre et le ciel nocturne visibles en contre-plongée.

L’abstraction, par sa capacité de transfiguration du réel, permet à l’artiste de retranscrire la fugacité d’un souvenir, le souvenir d’un soir d’été au fond d’une piscine. Ce moment où l’esprit tente de réunir les insaisissables pièces d’un puzzle mémoriel. Antithèses des fenêtres de l’Orangerie d’où les environs extérieurs sont visibles avec clarté, celles de Valentin Guillon laissent entrevoir des paysages toujours embrumés dont seules les gammes chromatiques indiquent avec retenue la véritable nature. Ce flou savamment entretenu suggère plus qu’il ne révèle, la fenêtre devenant l’ultime frontière entre notre réalité et l’espace mental de l’artiste, son monde intérieur. Une oblitération de la vision allant à l’encontre d’un idéal capitaliste de transparence, de globalisation et de circulation illimitée associé à l’architecture moderniste prenant ses racines dans le modèle du palais de cristal des expositions universelles1.

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Valentin Guillon fait sienne la célèbre formule de Vitruve issue de De pictura dans laquelle la fenêtre est assimilée au tableau. L’exposition Arcade est autant une histoire de la fenêtre, certaines toiles évoquent la ferronnerie médiévale et d’autres s’inspirent des lignes sinueuses de l’art nouveau, qu’une histoire de fenêtres fictionnelles. Chaque projet de Valentin Guillon est pensé avec une forte composante in situ. Accrochées aux tuyaux du système de chauffage recouvrant les murs de l’Orangerie, les peintures font face aux grandes baies de la serre qui ont tant inspiré l’artiste et dédoublent ainsi virtuellement la surface vitrée. En associant des éléments tirés de cette architecture de fer et de verre comme la coupole surmontée d’un pic orné d’un faîtage fleuri, des détails d’autres monuments rencontrés par l’artiste à l’instar de la Centre universitaire Tolbiac ou la Bourse du Commerce à Paris, des formes géométriques fantaisistes et des retranscriptions picturales d’instants de vie, il érige par cette exposition son Crystal Palace intime.

Ces différentes références visuelles sont, dans des peintures de plus petit format, réunies non pas par surimpression mais par juxtaposition, l’équivalent d’écrans d’ordinateurs affichant simultanément plusieurs fenêtres témoignant des recherches formelles actuelles de l’artiste. De ces œuvres mues en des sortes de rébus hermétiques constitués d’images et de symboles écartés de tout contexte se dégage un certain ésotérisme qui n’est pas sans rappeler les toiles de Hilma af Klint, pionnière de l’abstraction. Arcanes des arcades, Valentin Guillon nous extrait, tel un magicien se jouant de son public, de notre réalité pour nous transporter dans un hub d’où converge une multitude de fenêtres promettant, sans jamais s’ouvrir, la possibilité d’explorer une infinité de nouveaux horizons.

Adrien Elie

1 Peter Sloterdijk, Le palais de cristal : À l’intérieur du capitalisme planétaire, coll. « Pluriel », Paris, Fayard, 2006.

Programme de ce lieu

L’artiste

  • Valentin Guillon