Virginie Yassef — Dogs Dream

Exhibition

Mixed media

Virginie Yassef
Dogs Dream

Ends in 12 days: April 1 → May 28, 2022

Galerie gp n vallois virginie yassef 1 1 grid Virginie Yassef, Dogs Dream — Galerie GP & N Vallois Particulièrement ambitieuse, cette présentation de Virginie Yassef investit l’espace de la galerie GP & N Vallois et perturbe le ch... 2 - Bien Critique

Pourquoi n’accorderait-on pas au rêve ce qu’on refuse parfois à la réalité, soit cette valeur de certitude… ? Selon les Runa d’Amazonie, dont l’anthropologue Eduardo Kohn a précisément étudié la cosmologie, grâce aux rêves, ces produits de l’errance de l’âme, nous, les humains, pouvons échapper à la certitude de notre exception, celle-là qui a poussé l’Occident à nommer « culture » ce que nous créons et dont nous pouvons nous prévaloir, et « nature » tout ce reste incompréhensible, indompté encore, voire indomptable. C’est grâce aux rêves que nous pouvons nous affranchir de cet « autisme cosmologique »1, sortir de cet isolement ontologique et entrer, enfin, en communication avec les autres espèces, vivantes et mortes, reconnaître, enfin, leur puissance d’agir et de penser. Car, ce qu’il faut comprendre, c’est que le rêve, comme la pensée, n’est pas un privilège humain. Les chiens rêvent aussi et dans leurs songes ils sondent les tremblements de la terre.

Les œuvres ou plutôt les « visions » qu’offrent les environnements, les films, les mises en scène et les ensembles photographiques de Virginie Yassef empruntent cette voie du rêve pour illustrer les relations entre espèces, dérouter la perception et l’accompagner hors des limites de la perspective humaine, dans un labyrinthe de sons et de signes.

Si aucune analyse scientifique n’a jamais prouvé que le comportement des chiens pouvait annoncer les tremblements de terre, comment expliquer dès lors leur sommeil agité avant le séisme, leurs narines qui palpitent, leurs oreilles collées sur l’asphalte qui gronde sourdement ? Contre le mythe de la méthode, il y a la méthode du mythe. Fascinée par Le Château de l’araignée, ce chef-d’œuvre cinématographique des années 1950 signé Akira Kurosawa, qui revisite l’histoire de Macbeth dans un Japon féodal peuplé de forêts hantées de spectres et d’animaux prophétiques, Virginie Yassef, plus spirite que scientifique, propose une exposition sous la forme d’une énigme à ne pas résoudre, un rêve éveillé dont les clefs d’interprétation n’appartiennent à personne, un trait d’union entre les mondes humain et non-humain.

Dans le film de Kurosawa, les samouraïs sont face à un dilemme qui résonne métaphoriquement, si ce n’est tragiquement, avec notre condition contemporaine. Faut-il se battre ou rester confiné dans la forteresse ? Si on choisit le combat, alors il faut se préparer à se frayer un chemin parmi les branches qui ploient, à n’être plus guidé que par le cri des oiseaux de malheur, à se perdre dans le labyrinthe de la forêt. « Emprunter la voie du démon »2 qui mène au cœur de la toile de l’araignée. Dans cette forêt de poutres en carton-pâte, faisant « apparaître concrètement des choses qui n’existent pas »3 à l’aide d’une bande-son spatialisée, Virginie Yassef invite aussi à naviguer entre le naturel et l’artificiel, à cesser de les opposer, à les confondre même. Si Eduardo Kohn, tel un chamane ou un diplomate cosmique, convie à rêver avec les chiens et penser comme les forêts, le pouvoir illusionniste de Virginie Yassef parvient, en entrelaçant des sons et des images créées de toutes pièces, « [en créant sa] réalité avec des choses fausses »4, à défier les limites physiques de la réalité.

Tristan Bera

1 Eduardo Kohn, “How dogs dream: Amazonian natures and the politics of transspecies engagement ”, American Ethnologist, Vol. 34, No. 1, 2007, pp. 3–24, par l’Association Américaine d’Antropologie. Publication en ligne.

2 Citation extraite du Château de l’Araignée d’Akira Kurosawa (1957).

3 Virginie Yassef en conversation avec Philippe Quesne et Julie Pellegrin, in Virginie Yassef, Digressions 04, Centre d’art contemporain La Ferme du Buisson en collaboration avec les éditions Captures, 2018.

4 Ibid.