Alina Szapocznikow — Sculptures, photos et photo-sculptures

Exposition

Photographie, sculpture

Alina Szapocznikow
Sculptures, photos et photo-sculptures

Encore 27 jours : 17 septembre → 16 octobre 2021

Pour cette quatrième exposition personnelle, la galerie Loevenbruck se propose d’explorer la place de la photographie dans la vie et l’œuvre d’Alina Szapocznikow et les liens qu’elle entretient avec ce médium, tant dans son œuvre que dans son indexation, à partir d’une sélection de huit sculptures — dont une uniquement en photo, car elle a été remployée — et de onze documents issus de ses archives.

Alina Szapocznikow est un sculpteur étonnant dans son approche de la photographie, ses archives comptant plus de sept mille clichés, tirages papier et négatifs. Elle a pu recourir à la photographie, principalement via des tiers, afin de conserver une trace d’une œuvre, de l’inventorier, ou pour la figer, voire la magnifier. Qu’il s’agisse, notamment, de Ryszard Stanislawski ou de Roman Cieslewicz, Alina Szapocznikow semble avoir dirigé « ses » hommes lors de séances destinées à montrer l’artiste au travail mais aussi à mettre en scène ses œuvres. La qualité picturale de ces images a incité la galerie Loevenbruck à les confronter à ses sculptures. Dans cette exposition, il est question de voir ce que le regardeur de l’époque de la réalisation de l’œuvre et de sa prise de vue a voulu mettre en avant. Parfois, dans le cliché, domine la scène figurant l’artiste au travail, parfois se révèle une image dramatisée de l’œuvre, bavarde ou non, ouvrant une possible interprétation de celle-ci.

Il est surprenant aussi de voir comment l’artiste a pu documenter des œuvres éphémères, telles que Panna [Célibataire] (1962-1963, plâtre, H. 170 cm), destinées à être détruites ou à être intégrées à d’autres pièces. Son travail avec de nouvelles matières — polyester, polyuréthane — était si expérimental que seule la photographie a pu ancrer dans le temps certaines recherches, dont les résultats souvent trop fragiles n’ont pas permis la conservation des œuvres ainsi produites.

Mais au-delà de la création au moyen de nouvelles matières industrielles et du développement de nouvelles techniques et d’un savoir-faire unique, c’est aussi l’intégration de la photographie dans ses œuvres qui occupera Alina Szapocznikow. Dans le cadre de cette exposition, il a été choisi de ne montrer qu’une œuvre issue de ces inclusions de photographie dans des résines transparentes, Autoportrait (vers 1967). Sans doute l’une des plus fortes puisqu’il s’agit d’une photographie de l’artiste elle-même. De prime abord, la forme de la résine paraît dominer cette œuvre, mais, finalement, ce visage qui se découvre l’oblige à se mettre en retrait. Le sculpteur exprime ici la force d’une image dans cette bataille entre sculpture et photographie.

À la suite de ces expérimentations et dans un désir sans doute de s’inscrire et d’inscrire son travail dans d’autres perspectives artistiques, Alina Szapocznikow, à la fin de sa vie, utilisera la photographie comme support d’un œuvre plus conceptuel. Ne restent de ses sculptures éphémères que des images, la sculpture est figée par la photographie et ainsi naissent les photosculptures dont le titre est à la mesure de l’œuvre : une avancée essentielle que l’on peut voir comme un apport à l’histoire de la sculpture. « Il suffit de photographier et d’agrandir mes découvertes masticatoires pour créer l’événement de la présence sculpturale1. »

Au sujet de la photographie dans son œuvre, l’historienne de l’art et co-commissaire de l’exposition Elena Filipovic rédigera, en 2011, un essai pour le catalogue de la rétrospective « Alina Szapocznikow. Sculpture Undone, 1955 — 1972 », qu’elle conclut ainsi : « Tout au long de la carrière de Szapocznikow, la photographie est présente sous les formes les plus diverses. Comme document, archives conceptuelles, modèle, matériau, témoignage d’horreurs indicibles, elle est un instrument puissant qui lui permet de s’emparer de la notion conventionnelle de la sculpture pour mieux la détourner. En considérant son œuvre en relation avec la photographie — et son double indexical, le moulage — on comprend mieux sa façon de traiter son art comme une sorte d’empreinte : d’elle-même, de sa mémoire et de l’histoire. Cette approche signifie que son œuvre tardif récuse l’un des piliers les plus inébranlables de la tradition sculpturale : plutôt que de perpétuer le vieux credo de la représentation mimétique, Szapocznikow nous offre des copies directes de la réalité (comme si le corps, vecteur de joie, de blessure ou d’érotisme, ne pouvait être représenté de manière adéquate que par un moulage pris sur le vif). On pourrait même arguer que si « Photosculptures » est la seule série photographique dans son œuvre sculpté, elle offre, en montrant ce qui se forme dans les recoins intimes du corps, une belle allégorie de l’ensemble du travail de Szapocznikow — l’empreinte de ce qui serait irreprésentable autrement. Ces moulages insistants et répétés du corps sont sa manière d’explorer la vulnérabilité humaine dans sa réalité, un travail acharné pour présenter le corps comme unique et irréductible (donc fondamentalement impossible à reproduire), et son vécu comme quelque chose de collectif et partagé (et donc reproductible à l’infini). L’œuvre de Szapocznikow se joue obstinément dans cette brèche entre les deux, un espace où la photographie joue son rôle suprême2. »

Cette exposition est dédiée à la mémoire de Jean Chatelus, sublime collectionneur, qui fut le premier à féliciter la galerie Loevenbruck de travailler avec cet œuvre exceptionnel qu’il confessa avoir raté et qui, d’Alina Szapocznikow, aimait surtout le sombre Fetiche IV.

1 « One has only to photograph and enlarge my masticated creations in order to achieve a scuptural presence » (extrait de la lettre, datée « 92 Malakoff, 22 june [juin] 1971 », qui accompagne Fotorzeźby
[Photosculptures], de 1971/2007, repr. in Collectif, Alina Szapocznikow. Sculpture Undone, 1955–1972, cat. exp., Bruxelles, Wiels — centre d’art contemporain, 10 septembre 2011 — 8 janvier 2012, Los Angeles, Hammer Museum, 5 février-29 avril 2012, Columbus, Wexner Center for the Arts, 19 mai-5 août 2012, et New York, Museum of Modern Art, 7 octobre 2012 — 28 janvier 2013, Bruxelles et New York, Mercatorfonds et MoMa, 2011, p. 60).

2 Elena Filipovic, « Photosculptural : l’Index du corps d’Alina Szapocznikow », in ibid., p. 64-77, ici p. 76.