Anselm Kiefer — Nymphäum
Exposition
Anselm Kiefer
Nymphäum
Dans 19 jours : 25 avril → 25 octobre 2026
La galerie Thaddaeus Ropac Paris Pantin présente Nymphäum, une exposition d’œuvres récentes d’Anselm Kiefer. À travers plus d’une vingtaine de toiles monumentales, l’artiste déploie des couches épaisses de matière picturale, enrichies d’éléments collés, pour revisiter des récits issus de la mythologie antique. Le titre renvoie au « nymphée », ces sanctuaires dédiés aux nymphes dans la Grèce et la Rome anciennes. Kiefer métamorphose ainsi l’espace d’exposition en un nymphée pictural, prolongeant l’entrelacement entre mythe et matière qui traverse sa pratique depuis plus de cinquante ans.
Depuis longtemps, les fleuves irriguent l’œuvre de Kiefer comme motif fondateur, porteurs d’une forte charge historique, mythologique et symbolique. Plusieurs œuvres de l’exposition convoquent ainsi les Naïades, Néréides et Océanides. Dans Thetis (2022–25), Nikaia (2025) ou Actaea (2021–25), les nymphes se fondent dans des eaux sombres ou s’y dissolvent. Les surfaces, constituées d’épaisses couches de peinture et de fragments de toile, semblent avoir été immergées dans les sédiments mêmes qu’elles évoquent. La matérialité joue un rôle essentiel : gomme-laque, craie, paille collée ou charbon instaurent des correspondances symboliques, tandis que Kiefer utilise aussi des dépôts issus de l’électrolyse — résidus aux teintes de jade — pour suggérer feuillages et nappes d’eau. À l’instar de la feuille d’or qu’il emploie pour figurer la lumière ou le ciel, ces matériaux renvoient à l’alchimie et à la transformation de la matière, une référence récurrente chez l’artiste, pour qui « l’alchimie est un symbole de l’artiste… il faut détruire puis recréer ».
Cette idée de transformation traverse également les sujets représentés. Dans Daphne (2025), la nymphe surgit du laurier auquel elle fut changée dans le récit d’Ovide. Dans Carya (2025), un visage floral apparaît parmi les feuilles du noyer issu de sa métamorphose. Presque dissimulées dans les textures épaisses, ces figures semblent naître directement des réactions matérielles de la surface. Ces visages flottants rappellent les portraits suspendus dans les paysages que Kiefer réalisait à la fin des années 1960 et au début des années 1970, lorsque, selon l’historienne de l’art Sabine Schütz, « le paysage devient paysage intérieur ». Les nymphes instaurent ainsi un lien entre figure et nature, intérieur et extérieur, brouillant la frontière entre portrait et paysage. La terre stratifiée des toiles se transforme alors en un espace de mémoire, envahi mais non silencieux.
Kiefer accumule depuis longtemps des motifs qu’il retravaille sans cesse pour sonder l’histoire humaine. Dans ce nouveau cycle, il s’attache aux nymphes, incarnations de la nature à la fois héritées de l’Antiquité et étonnamment actuelles. Certaines apparaissent dans des décors pastoraux proches de leurs origines classiques, tandis que d’autres évoluent dans des environnements contemporains. Dans plusieurs panoramas urbains vertigineux, les paysages désertiques caractéristiques de l’artiste cèdent la place à des façades accueillantes dont les fenêtres lumineuses, organisées en grilles et réalisées à la feuille d’or, évoquent à la fois les mosaïques byzantines et Le Baiser (1907–8) de Gustav Klimt. Inspiré par la lumière filtrant à travers les arbres de Central Park à New York, Kiefer repère même, au cœur de la ville, une ouverture vers l’étrangeté et le monde invisible.
Au premier plan, des proliférations végétales semblables à des lianes traversent la surface picturale, comme si la nature reprenait possession d’un monde façonné par l’homme. Dans l’ensemble de son œuvre, ce retour du vivant agit comme une métaphore des cycles inéluctables de destruction et de renaissance, sur fond d’Europe marquée par l’après-guerre et l’industrialisation. La monumentale Die Oreaden (2025), large de près de huit mètres, transpose l’idylle crépusculaire des Oréades (1902) de William Bouguereau en une chaîne montagneuse sombre sous un ciel bruni. Bien que les architectures de béton et les paysages hostiles semblent peu propices aux esprits de la nature, les surfaces épaisses de Kiefer paraissent leur offrir un abri provisoire. Deux paravents peints, présentés dans l’exposition, sont ainsi décrits comme une forme de protection fragile pour ces présences éphémères, susceptibles de disparaître au moindre souffle.
L’artiste
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Anselm Kiefer