Roy Köhnke — All as Usual, Bright and Beautiful
Exposition
Roy Köhnke
All as Usual, Bright and Beautiful
Encore 18 jours : 22 janvier → 7 mars 2026
Nous avons été impressionnées par la précision des pièces de Roy Köhnke présentées au Crédac en 2025, ainsi que par leur mise en espace. Les échelles variaient, mais toujours la rigueur et une certaine souplesse dans l’improvisation installaient une connivence. L’espace que nous proposons à Roy à la galerie est l’occasion de prolonger l’expérience de son rapport au dessin, lequel est très directement lié aux corps et aux messages personnels et intimes que ceux-ci portent jusqu’à l’espace public, comme un geste de renversement. Les storyboards des vestes en cuir que Roy customise racontent l’effort de reconstruction de toute la logique des liens qui sont vitaux et l’espoir que ça passe, comme rien ne passe dans la vie, sauf la vie elle-même.
IA :
Il y a quelque chose de fragile et de tendre dans ce que tu as choisi de montrer « dans la chambre d’ami·es » de Marcelle Alix, Roy. Si ces nouvelles œuvres rejoignent les dessins que nous avions découverts au Crédac en début d’année dernière, tu as gravé ici du carton ou du papier fait main que tu réalises en assemblant différents types de feuilles, comme des peaux d’épaisseurs assorties sur lesquelles apparaissent des tatouages (PDA (Public Display of Affection) Jacket #2_+2LARM4U (paper skin version), Working Table, TRANS_ RIOT_).
À ces expressions à l’intensité affective extrême s’ajoutent les messages simples de planches de stickers trouvées dans le commerce à Pékin, où tu résidais ces deux derniers mois (Chanting Stickers Series). Ces planches sont caviardées afin de ne faire apparaître que quelques mots et « plantées » dans le papier avec une épingle ornée d’un papillon.
À la galerie, nous sommes sensibles aux gestes qui accompagnent la réalisation des œuvres et, si j’évoque la tendresse, c’est que je vois dans ces pièces un soin qui me rappelle à la fois l’attention apportée par Gyan Panchal à la logique des matériaux trouvés qui composent sa pratique de la sculpture, et l’infinie affection que Donna Gottschalk porte aux personnes qu’elle aime photographier. Je ne sais pas si tu connais suffisamment ces deux artistes pour comprendre ce que j’essaie de dire, et peut-être que cela revient simplement à évoquer l’idée de justesse. En tant qu’artiste, comment être juste avec les matériaux, avec les participant·es à une œuvre ?
RK :
C’est une question difficile, mais je pense pouvoir trouver la réponse dans les relations d’intimité que je développe avec les matières. C’est à leur contact, dans une forme de proximité prolongée, que mes gestes s’ajustent. Je ressens de la justesse lorsque j’arrive à les faire vibrer et qu’elles donnent corps aux émotions qui me traversent, et pour arriver à cela je travaille essentiellement dans l’épaisseur.
Mes projets se composent de multiples « couches » que l’on peut traverser : des couches matérielles, mais aussi des couches de sens, d’histoires. Par exemple, les Chanting Stickers s’apparentent à une série de pages qui renvoient elles-mêmes à des pages de carnets de notes ou de dessins, mais aussi à des corps marqués. Chaque page a été fabriquée en superposant plusieurs couches de papiers. La combinaison de leurs différentes caractéristiques (couleurs, transparences, textures) me permet d’obtenir une profondeur et une complexité dans la matière.
Mais les « couches » ne s’arrêtent pas là, car chaque page porte aussi un court texte composé par le retrait et le réagencement de mots sur une planche de stickers, ainsi que d’autres gravés dans son épaisseur. Du fait du geste de pose et non de collage, la composition des pages n’est pas immuable et reste ouverte à une possibilité d’évolution, de transformation.
Certains textes fonctionnent comme de courtes histoires où les mots eux-mêmes sont personnifiés — Miracle, Future, Miss Liberty, *Anonymous*… D’autres ont une adresse plus directe. Les mots s’encouragent, se réconfortent, mais aussi parfois s’absentent pour laisser place aux larmes. Mais qu’iels manquent ou qu’iels faiblissent, les mots se portent touxtes ici à même la peau, comme autant de marques d’amour et d’attention qui s’archivent au plus près des corps et nous encouragent à faire lien, à être lien, à être Trans, c’est-à-dire, comme le définit si bien le CNRTL, à être un élément formant.
CB :
Say something… La nuit tombe sur ces trois points de suspension, tout comme la solitude et l’attente pèsent sur le sentiment amoureux quand ça tourne court. Il y a aussi, au détour de l’éclipse sentimentale, la nuit véritable qui enveloppe cette personne que l’on voit marcher de dos dans l’espace public, un papillon lumineux reflété sur son T-shirt oversize.
Si cette capture d’écran a été le point de départ de ton processus artistique, Roy, l’image a ensuite trouvé sa place entre nous en servant de couverture au book que tu as régulièrement actualisé. Tu sembles te reconnaître dans l’idée euphorisante de recomposer, avec le risque d’une grande porosité entre la chair et les matières.
Cette image est le statement d’une exposition qui repose en partie sur des récits intimes librement introduits — par la customisation de l’incontournable blouson perfecto — dans l’espace public. Tes œuvres désirent une vie agrandie en multipliant les adresses attentionnées aux personnes transgenres.
Tels des bris de discours qui cherchent des temps forts, tu joues avec la candeur des stickers, te laisses atteindre par leurs encouragements gratuits et trouves une place de parole audacieuse au sein d’un contexte de résidence où la censure est inflexible et omniprésente. Comme tu le dis, tu « épaissis », puis tu fais mûrir et presses jusqu’à provoquer une réponse de l’organisme des êtres à une situation — tels ces doigts cartoonesques qui pressent cet œil afin qu’il pleure, éteigne le feu et sauve la fleur.
Est-ce que ça va de plus en plus mal ? Est-ce que tes œuvres pleurent des larmes en plastique pour nous touxtes ? Les patrons ornés de tes vestes font s’embraser un feu derrière lequel tu vois la vertu, et non pas la destruction. Et pour que ce feu devienne véritable, tu te frottes à des mots qu’aucun sticker ne t’offre : des mots déjà épais comme « TRANS » et « RIOT », qui appellent au soulèvement d’une communauté.
Tu dis que tu as pu écrire le mot « RIOT » parce que l’artiste Christopher Wool l’a fait avant toi dans une peinture à la vente record. Tu souris en évoquant un monde qui se retourne encore et encore. Tout comme Riot Flower, que tu donnes en exemple pour ouvrir du sens, tu signes l’image du nombre, uni par la diversité.
Roy Köhnke (1990, France) est un artiste qui vit à Paris. La sculpture constitue la base de sa pratique, qui se prolonge par le dessin, l’écriture et la vidéo. Se nourrissant des études queer et de la science-fiction, Köhnke cherche à proposer des alternatives aux récits dominants qui restreignent les corps et leurs vécus. Après ses études à l’École des beaux-arts de Nantes et de Paris, son travail a été présenté dans diverses expositions individuelles : Fleur Feu, Crédac, Ivry (2025) ; La Belle sucette, Le Grand Café, Saint-Nazaire ; It Is Stronger Than I Thought, ADAGP, Paris (2024) ; Love Bugs as a Spit on Dry Land, SHED, Rouen (2023). Il a également participé à des expositions collectives : Publiek Park, Plantenium Meise, Bruxelles ; Éprouver l’inconnu, MO.CO, Montpellier (2025) ; F®ictions of Intimacy, CALM, Lausanne ; *TRANS*GALACTIQUE*, Gaîté Lyrique (2024) ; Antéfutur, CAPC, Bordeaux (2023). Son projet Magnetic Tendencies a récemment été soutenu par la Fondation des Artistes (2025). Son travail fait partie des collections du Frac Normandie Caen, du CAPC Bordeaux, du Frac Nouvelle-Aquitaine Bordeaux, de Lafayette Anticipation et du Frac-Artothèque Nouvelle-Aquitaine Limoges.