Drew Dodge — Earth-Pourers
Exposition
Drew Dodge
Earth-Pourers
Dans environ 2 mois : 29 août → 24 octobre 2026
Le spiralisme, terme inventé par le regretté poète, peintre et musicien haïtien Frankétienne (1936-2025), a fait son apparition comme mouvement littéraire à la fin des années 1960. Bousculant les conventions avec la force d’un ouragan équatorial, le spiralisme incarne le retour cyclique et l’évolution continue, sous l’impulsion du mouvement. Libéré de l’establishment culturel, le spiralisme associe les luttes postcoloniales situées aux réponses collectives à la violence globale, s’emparant d’un langage symbolique et surréaliste pour offrir une interprétation transcendantale de la réalité. Célébrant en premier lieu la force révisionniste et tenace de l’entropie, le « spiralisme » de Frankétienne anticipe l’œuvre Spiral Jetty (1970) de Robert Smithson. Construite dans les salines de l’Utah — après que l’artiste américain eut passé beaucoup de temps dans le bassin des Caraïbes, sur la côte est du Mexique — _Spiral Jetty_ fusionne le mythe, la matière et la transformation cristalline.
Fluides et plus grands que nature, l’énergie et les motifs formels du mouvement que Frankétienne voyait comme capturant les « palpitations cardiaques » du monde moderne, à l’instar de la vision matérielle monumentale de Robert Smithson, se glissent dans les peintures à l’huile de Drew Dodge. Pour l’exposition « Earth-Pourers » — sa troisième à la galerie Semiose après Earth Song en 2024 et Rainbows, Rituals, and Ruins en 2025 –, le peintre new-yorkais s’empare du motif du coquillage, présent ici sur presque toutes les toiles de cet ensemble récemment peint. Persistance préhistorique de la spirale, cette forme est un outil libérateur et créatif pour la galerie de personnages peints des « Earth-Pourers », ou « créateurs, artistes », comme l’explique le peintre. L’intérieur sinueux du bulot offre un modèle tortueux aux principaux éléments compositionnels : des espèces hybridées, des cieux tourbillonnants, des contre-courants superposés, de la lave coulant à toute allure et des cordes serpentines.
Pour Drew Dodge, le coquillage est autant un symbole du temps et de la mémoire (le passé et ce qui est connu) qu’un symbole de l’infini (la croyance en l’au-delà). Il est également tout à fait approprié de voir la surface irisée et nacrée de ce coquillage reflétée dans le lustre des toiles, dont l’échelle ne cesse de s’amplifier.
Comme pour submerger ses précédents paysages désertiques — autant inspirés par les routes solitaires de l’Arizona de son enfance que par son amour pour les étendues arides et épineuses de Salvador Dalí –, Drew Dodge inonde ces nouvelles œuvres de visions aquatiques, évoquant le mirage. Ici, les dunes de sable se transforment en horizons océaniques, et les coquilles d’escargots remplacent son motif récurrent : le crâne de vache blanchi par le soleil.
Cependant, comme le crâne d’animal, que Drew Dodge considère comme une sorte d’instrument de musique, creux et sonore, la conque est également appréhendée par l’artiste pour son potentiel sonore. Comme l’écrit E.B. White (1899-1985) dans son poème « La Conque », ce contenant est un portail pour les ondes sonores venues de l’au-delà : « Porte un bébé à ton oreille / Comme tu le ferais avec un coquillage : / Tu entends les sons des siècles / Qui annoncent de nouveaux siècles. » Un hurlement résonnant avec le paysage et l’imagination est presque audible dans les compositions balayées par le vent de Drew Dodge. (Remarquez toutefois à quel point les oreilles tombantes des chimères, à peine plus grandes que nature, se tiennent sereines.) Ce sont la fumée tourbillonnante, les rubans flottants et les cirrus s’étirant avant l’orage qui annoncent le chaos à venir.
« Chef d’orchestre des toiles », sourit l’artiste lorsqu’il décrit sa manière de travailler, un rituel mêlant échelle, scénographie et incantation. Sur une toile de coton tendue — « elle doit être très, très tendue », explique-t-il –, il peint toujours le ciel en premier. « C’est une façon amusante de commencer le tableau. Le ciel donne le ton — et définit la lumière. » Bien qu’il n’ait encore jamais travaillé pour le théâtre ou l’opéra, et qu’il refuse de se considérer comme musicien ou danseur (même s’il décrit qu’il pose son pinceau sur la toile comme une danse, et qu’il voit ses protagonistes exécuter une danse), Drew Dodge exprime plutôt la vision d’un metteur en scène. Il construit une luminosité céleste grâce à un grand pinceau, plat et large, créant ainsi une surface extrêmement plane et parfaitement lisse. Les personnages apparaissent en dernier, peints de l’arrière vers l’avant. Vient ensuite une « superposition dévotionnelle de peinture à l’huile » alors qu’il peint chaque cheveu un par un, dans un processus méditatif qui frôle la dissociation. Il cite Michel-Ange (1475-1564) : « Un peintre peint avec son cerveau, pas avec ses mains », lui qui ressent, aussi, le besoin impérieux de faire évoluer ses surfaces d’une finesse exceptionnelle vers une illusion de matière et de texture. Attiré par la musculature renflée de la sculpture de la Renaissance, l’artiste avoue son admiration et son obsession pour la description de la matière. Travaillant seul dans son atelier, écoutant en boucle Blue (1993) de Derek Jarman, il confie « avoir l’impression d’atteindre un lieu spirituel, quelque chose de plus grand auquel nous pouvons tous nous connecter ».
Aspirant à une peinture narrative monumentale, Drew Dodge cherche à « fossiliser un moment liminal où le sort de la scène reste incertain ». Cependant, contrairement au triomphal Washington traversant le Delaware (1851) d’Emanuel Leutze, ou au tragique Radeau de la Méduse (1819) de Théodore Géricault, le spectateur ignore comment les situations dépeintes par Drew Dodge vont se dénouer. Dans son projet de construction d’univers, il plonge ses spectateurs dans un tourbillon saisissant d’incertitude — une description plutôt fidèle de notre époque. Que produiront ces « Earth-Pourers » ? Et leurs propositions l’emporteront-elles ?
Au moins un critique a établi un lien entre les personnages canins de Drew Dodge et les jeux de rôle animalier cosplay. « Vous avez le droit de voir ce que vous voulez », concède l’artiste, mais en réalité, précise-t-il, cette créature hybride s’est imposée à lui comme une solution naturelle. « Je ne voulais pas me peindre moi-même », se souvient-il. « Je considère ces figures comme des substituts de moi-même. Ils ne sont pas des chiens, mais ils se situent entre l’animal et l’humain. » Selon les termes du philosophe italien Emanuele Coccia (né en 1976), qui évoque les récits mythiques de transformation d’Ovide, la métaphysique de la mutabilité se manifeste dans la métamorphose. C’est la mort d’un type d’être qui donne vie à un autre. De plus, dans cet espace de changement radical, le jeu devient possible. « Comme elles vivent dans un monde à mi-chemin entre l’humain et l’animal, il n’y a ni règles, ni limites », souligne Drew Dodge. « La folie est acceptée et la porte s’ouvre sur la sensualité. »
Cette connectivité quantique fait écho à la pensée d’un autre poète caribéen du XXe siècle, Édouard Glissant (1928-2011). Articulant l’archipel à un modèle de coopération non hiérarchique entre des entités diverses, la philosophie d’Édouard Glissant imagine des îles indépendantes surmontant les frontières aquatiques pour agir ensemble comme une entité cohérente. L’excentricité se transforme en force. « Pour moi, la queerness a toujours été quelque chose de spirituel », confie Drew Dodge. « C’est une démarche interdisciplinaire et transformatrice, ma façon de comprendre le lien qui unit mon corps au paysage et à notre univers au sens large. »
« La spirale est queer. »
Lillian Davies, 28 avril 2026
- Toutes les citations sont tirées d’un entretien entre l’auteure et l’artiste, le 4 avril 2026.
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