François Lancien-Guilberteau — Post-Mortem Solutions

Exposition

Dessin, installations, nouveaux médias, techniques mixtes

François Lancien-Guilberteau
Post-Mortem Solutions

Encore 24 jours : 7 mars → 27 avril 2025

Sur les flancs d’un coteau recouvert d’herbes folles, qui sépare un jardin parfaitement entretenu de la forêt qui le surplombe, vous gravissez la pente détrempée par la pluie en traînant derrière vous une pelle de chantier. Vos bottes en caoutchouc sont aspirées par la boue, et vous devez prendre garde, à chacun de vos pas, à ne pas vous déchausser. Vous arrivez enfin, sale et trempé de sueur, à la vieille étable recouverte de mousse qui marque la fin de votre ascension. Essuyez le voile de crachin qui recouvre vos lunettes, et scrutez la forêt. Vous reconnaissez au loin l’arbre mort au tronc fendu comme un Y, près duquel vous avez enterré les cadres il y a bientôt trois ans.

Le chemin ne vous avait alors pas semblé aussi difficile. Vous aviez pourtant transporté, à l’aide d’une brouette, les quinze grands cadres vides au cours de plusieurs voyages. Mais c’était la fin de l’hiver, et le sol était figé par le gel. Vous vous remémorez la piqûre tonifiante du froid sec. Aujourd’hui, le froid a changé de nature. Il vous prive insidieusement de votre énergie, comme si les processus de décomposition qui se produisent sous vos pieds consommaient la chaleur de votre organisme. Dressée sur un pieux maintenant une clôture, une limace orange dirige ses antennes supérieures dans votre direction, et attarde son regard sur vous. Enjambez la clôture, et dirigez vous vers l’arbre. 

Vous êtes maintenant dans une petite clairière, dont vous inspectez le sol. Vous raclez du pied le tapis de feuilles mortes, exposant le dessus de la couche d’humus. Vous y découvrez des glands germés, des colonies de mouches, mais aucune trace de l’emplacement où sont enterrés les cadres. Vous retournez les bosquets de ronces et de lierre qui ont envahi l’endroit, sans plus de résultats. Prenez votre téléphone, et retrouvez la photo que vous aviez prise pendant que vous creusiez la fosse. L’image montre un trou net d’un peu plus d’un mètre carré, tiré au cordeau comme une excavation sur un chantier de fouilles. Peu de temps après avoir pris la photo, vous étiez arrivé à bout de la couche de terre, et aviez rencontré un sol rocailleux qu’il vous avait fallu attaquer à la pioche. À la fin de l’après-midi, quand les ampoules qui s’étaient formées sur vos mains vous avaient forcées à abréger le travail, le trou avait l’air d’un impact d’obus. Vous y aviez déposé les cadres les uns sur les autres, par ordre de grandeur. Les formats les plus importants constituaient la base de la pile, qui reposait en appui sur les versants du cratère. Vous l’aviez recouverte avec la terre et les débris végétaux qui s’étaient amoncelés près du trou, et vous vous étiez hâté, dans la lumière déclinante, de rassembler vos outils pour rentrer avant la nuit.

Tenant fermement l’écran face à vous, vous tournez autour de l’arbre mort, tentant de faire coïncider l’image à l’environnement qui vous entoure. Vous ajustez votre point de vue à pas de crabe, jusqu’à l’endroit exact de la prise de vue. L’image, privée de la distance qui la sépare de son sujet, perd aussitôt son caractère magique, et disparaît comme une bulle de savon. À aucun moment, alors que vous remettez votre téléphone dans votre poche, cette idée ne vous traverse l’esprit.

Devant vous s’étend une coulée de mousse verte émeraude, au centre de laquelle vous distinguez une arête blanche. Agenouillez-vous, et creusez jusqu’à dégager les contours de la pile. Vous déterrez un premier cadre, dont le fond est sillonné de traces noires laissées par des rhizomes depuis longtemps disparus. Vous l’appuyez contre le tronc d’un arbre, et prenez un instant pour apprécier ses qualités esthétiques. Le second cadre est infesté par un champignon verdâtre. Il se disloque au moment où vous tentez de l’extraire du sol. Vous poursuivez l’exhumation en disposant les cadres aux états de conservation variés contre les arbres alentour.

Vous accédez maintenant au dernier cadre. Il a échappé à la pourriture et à la corrosion, et une fois dégagé des quelques graviers qui le recouvrent, il retrouve la même blancheur immaculée qui vous avait éblouie quand vous l’aviez déballé pour la première fois. Vous glissez les deux mains en dessous, et le faites basculer face à vous comme comme on ouvre une trappe. Soudain, vous émettez un gémissement atone semblant provenir de sous le diaphragme. Car dans la cavité située sous le cadre, lovée sur elle-même en plusieurs cercles concentriques, se trouve une longue vipère aux écailles grises comme de l’ardoise. Saisi d’effroi, vous lâchez prise, et laissez le cadre se rabattre sur le nid. Durant les jours qui suivent, vous ressentez sur le dos de la main droite une sensation de chaleur très diffuse, à l’endroit où vous croyez être entré en contact avec la vipère. 

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151, avenue de Courteille

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L’artiste

  • François Lancien-Guilberteau