Miriam Cahn — STILL LEBEN
Exposition
Miriam Cahn
STILL LEBEN
Commence demain : 14 mars → 25 avril 2026
Avec STILL LEBEN, Miriam Cahn s’engage dans un nouveau travail. Dans ces œuvres récentes, presque toutes produites ces derniers mois, plus de corps ou presque. Uniquement des objets, des situations quotidiennes, des intérieurs. Plus de brutalité, du moins en apparence. Mais une concentration sur le monde domestique et ce que l’artiste appelle le ménage.
Les pièces sont de petit et de moyen format. Miriam Cahn joue moins avec les effets d’échelle, comme elle avait pu le faire auparavant. Pas de contrastes violents ni d’œuvres surdimensionnées qui absorbent et se confrontent à l’architecture. Mais plutôt des travaux que le corps peut faire, que le corps peut transporter. Les choses peintes et dessinées, comme les images, ont toutes à voir avec le corps. Un corps presque invisible. Une spatialité plus douce, plus mesurée. Still Leben. Une vie tranquille.
Stillleben signifie aussi nature morte en allemand. Dans les œuvres de Miriam Cahn, on voit des objets, le quotidien, du silence. Mais ces natures mortes sont d’un genre particulier. Ou plutôt, elles ne conviennent pas au genre, à ses codes. Elles semblent être à peine composées, le cadrage est souvent rapproché, direct, parfois frontal. Ces choses, ce sont celles que l’artiste a à portée de main. Ce sont des outils, des meubles, des vêtements. Pas de symbole, pas de métaphore, juste le quotidien. Celui d’une femme.
Des signes qui sont parfois sans connotation de genre spécifique, comme un verre, une échelle, un frigidaire. Mais ici quelques indices, très peu, un sac à main, une serviette hygiénique, des gants. Et, une fois mis en relation, constituent un geste d’une clarté absolue. Il s’agit de montrer sans détour la densité d’un monde, les gestes, les pratiques, ce qui touche au corps des femmes. C’est-à-dire la moitié de la population, celle qui est en charge de ces objets, du ménage, pour l’autre moitié.
Les stillleben de Miriam Cahn sont tout sauf immobiles. Le silence, dans les œuvres, y est vivant. Le mouvement est latent. Car le ménage dont parle l’artiste, qui est le sujet de ces travaux renvoie à l’action des choses, à la manière dont l’organisation de l’intérieur renvoie vers l’extérieur, à travers les objets, les espaces. Des corps animés, des choses inanimées. Une autre manière de voir la vie commune.
Dans ces œuvres, le corps de la femme n’est pas enfermé dans la maison. Il y est actif, les tâches de nettoyage révèlent un corps en charge de lui-même. Des mains apparaissent, parties agissantes du corps, mains qui lavent, qui organisent. Qui arrangent. Parler du ménage, en un sens, c’est parler de la nécessité de l’ordre et du désordre, de la vie. Du fait de prendre soin. On voit, dans l’une des œuvres, une veste posée, ouverte. Dans une autre, une garde-robe, dans laquelle sont alignés les vêtements.
Dans TRAUMBEFEHL, l’exposition de Miriam Cahn à la galerie Meyer Riegger à Berlin en novembre 2025, les objets se rebellaient. L’artiste décrivait comment un couteau pouvait soudain tomber, la main ne pouvant plus le tenir aussi fermement qu’avant. Mettre ses chaussures, faire ses lacets n’était parfois plus aussi facile qu’avant, pour le corps qui prend de l’âge. Miriam Cahn avait aussi dit dans un entretien : « la vieillesse, c’est mon futur ».
Dans STILL LEBEN, tout est au même niveau, il n’y a pas de hiérarchie. Mais chaque objet n’apparait à peu près qu’une seule fois. L’image est unique, la chose représentée également. L’artiste parle à ce sujet d’ einmaligkeit. Unicité des choses qui nous entourent, auxquelles nous tenons, qui font notre intérieur : si la chose disparaît, elle sera perdue pour toujours.
Car STILL LEBEN n’est pas une série. Chaque chose, chaque scène est ajustée, à l’échelle du cadre, pour apparaître au regard à une dimension similaire. Tout est mis sur le même plan. Le résultat est le contraire d’un aplatissement. Ce sont les différences et le relief qui apparaissent.
Les sujets, de nature différente, sont traités, également, avec des moyens variés, peinture sur toile, sur bois, crayon, fusain, pastel sur papier. Et pourtant tout est ramené à la vision d’une composition égale, voire égalitaire. Comme la ligne d’un poème. Comme une constellation.
Lorsque j’ai téléphoné à Miriam Cahn pour parler de son exposition à venir, elle m’a dit : « ce qui est montré est dans l’image ». J’ai compris : il n’y a rien d’autre à voir que ce qui est représenté. Mais j’ai également compris que chacune des peintures, chacun des dessins montre ce que l’artiste a voulu rendre visible : la vie matérielle, la vie des femmes, le corps qui mûrit. Mais aussi : la violence, la guerre qui hantaient les œuvres précédentes ont été mises de côté. Les émotions qui y sont liées résident dans cet espace, dans le royaume d’un réel que l’artiste a décidé de ne pas peindre.
Je n’arrive pas à penser à ces œuvres sans imaginer ce qui reste dans cette nuit. Derrière le visible. À ces corps qui irradient dans les œuvres de Miriam Cahn et dans lesquels je vois aujourd’hui la vie de ces objets. Dans la plupart des images, les corps manquent. Les vêtements sont comme vidés. Les intérieurs ne sont pas habités. Les objets semblent parfois abandonnés, isolés. Mais le corps est omniprésent. C’est comme si les choses parlaient, sans mot, de manière physique. Parlaient aux corps.
Lors de notre conversation, Miriam Cahn me disait qu’elle était hantée par les images des familles qui ont dû quitter leur maison, leur quartier, qui ont fui les guerres, la destruction, les catastrophes. Elles partaient sur la route, et emportaient avec elles leur ménage. Ces objets qui, en exil, les relient à leur histoire.
STILL LEBEN instaure un grand changement dans la pratique de Miriam Cahn. Pourtant, je ne vois pas cela comme une volonté de détourner le regard. Au contraire, je crois que c’est une manière de retourner le gant, avec les moyens de la peinture, et de montrer l’extérieur par l’intérieur.
C’est aussi une manière d’approfondir son regard, de repenser l’échelle de son action. De se concentrer, d’être plus précise. D’agir avec ce qui est, littéralement, à portée de main. Dans l’un des travaux, on voit une main, justement, tenir un iPhone. Il n’y a pas d’image sur l’écran. Le but de Miriam Cahn n’est pas pour mettre en avant une situation, un événement particulier ni un moment particulier dans l’histoire. C’est la peinture d’un appareil, une chose qui permet de communiquer, mais aussi et surtout de faire des images. Mais quelles images ? Celles que l’on reçoit ou celles que l’on émet ? Quelles images émettre, aujourd’hui ? Comment les transmettre ? STILL LEBEN est, sûrement, une manière de poser ces questions. Une invitation à voir autrement, à travers cet écran noir qui nous fait face. À nous attarder sur ce qui peut être touché. Sur qui nous touche.
Yann Châteigné Tytelman
Yann Châteigné Tytelman est auteur et curateur. Ses écrits récents portent sur le silence et les politiques de l’obscurité. Il a organisé des projets artistiques autour des questions d’écologie (How to be Organic?, County SALTS, Bennwil, 2022 ; Regenerative Futures, Fondation Thalie, Bruxelles 2024), d’histoires alternatives (Material Thinking : Gordon Matta-Clark, Centre canadien d’architecture, Montréal, 2019 ; By repetition, you start noticing details in the landscape, 2019 ; It Never Ends, KANAL-Centre Pompidou, Bruxelles, 2020-21) et de destrucLebeion (A Gittering Ruin Sucked Upwards, HISK, Bruxelles, 2022 ; Four Sisters, Musée juif, Bruxelles, 2023). Ses textes sont apparus dans Conceptual Fine Arts, Mousse, Spike et frieze. Il est membre de la faculté des Curatorial Studies (KASK, Gand). Il intervient à la Royal Academy of Fine Arts de Copenhagen et est PhD supervisor à la Royal Academy of the Arts in Oslo. En 2023, le Centre d’édition contemporaine de Genève a publié Blackout dont la traduction en anglais est sortie à Londres chez Les Fugitives en 2025. Il vit et travaille à Bruxelles, où il a cofondé Celador, un espace d’art pour « faire des choses avec des mots ».
L’artiste
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Miriam Cahn