Ymane Chabi-Gara — Even E.T. scared me
Exposition
Ymane Chabi-Gara
Even E.T. scared me
Encore environ un mois : 10 juin → 25 juillet 2026
Le dernier degré de l’angoisse. Tels sont les états d’âme qu’Ymane Chabi-Gara traduit dans ses peintures. Elle représente de façon obsessionnelle des modes d’enfermement irrépressibles, qu’ils soient forcés ou volontaires. Pour ses premières toiles, elle s’est plongée dans le monde des hikikomori, des jeunes gens au Japon qui vivent dans leurs chambres dans un retrait social extrême. Leur quotidien est hanté par des formes d’anxiété sociale, d’hyperconnexion numérique, de peur de l’échec… Quelque temps après, sa peinture s’est ouverte à des images de paysages plus légers, qui ont eu pour effet de faire évoluer sa technique picturale. De façon inédite dans son travail, elle s’est mise à utiliser des lavis dans des compositions au scotch, extrêmement structurées. Quelque temps plus tard, la noirceur du monde contemporain et celle de l’esprit humain se sont réinvitées dans sa peinture. C’est à un autre enfermement, cette fois à l’intérieur du cercle familial, qu’elle se confronte dans cette exposition.
« Even E.T. scared me » est une phrase prononcée par un personnage du film Mysterious Skin (2004) de Gregg Araki. Un enfant troublé par des blessures inexpliquées, en proie à des cauchemars et des évanouissements, croit se souvenir qu’il a été enlevé par des extraterrestres : il s’agit d’une image masquée de l’entraîneur de baseball qui a abusé de lui. Dans Coaches Room, la chambre de ce dernier apparait sous une banalité désarmante. Se dessinent deux fauteuils un peu usés, des lampes sur une cheminée, des avions en papier dessinés dans des cadres, et tout un univers de jeux pour enfants et adolescents : batte de baseball, maquette de fusée, jeu d’arcade… Or l’horreur s’est déroulée dans ce décor, imperceptiblement. C’est un tableau de l’accident, semble dire Ymane Chabi-Gara : l’accident dans la narration comme dans la peinture. Sur les panneaux de bois qu’elle a utilisés comme à son habitude pour composer ce triptyque, elle a laissé en réserve des traces d’un fond clair sur le mur. Comme des impacts de balles. Les reliefs de scotch, qui réapparaissent sous les couches du gesso épais qu’elle applique dans ses préparations, dessinent des fantômes dans la composition.
Brian’s Room est aussi plongée dans l’atmosphère oppressante de ce monde fermé. Couché sur un lit, un jeune homme semble écrire. La lampe suspendue au plafond ressemble à une galaxie de planètes colorées. On ne voit que l’arrière de sa tête. Ymane Chabi-Gara ne représente que rarement les visages. Tout au plus ont-ils parfois les yeux blancs des statues. Chez ce jeune homme, c’est dans l’étoffe qui compose son vêtement que se trouve l’échappée. Par la peinture. Depuis quelques années, Ymane Chabi-Gara réalise des œuvres de petit format, les One Day Paintings. Ce sont les carnets de croquis qu’elle n’a pas. Le détail d’une grille, un motif abstrait, un morceau de tissu, le coin d’un paysage… Elle expérimente et reprend ces recherches dans ses grandes peintures. Le pull de Brian est directement issu de l’une d’entre elles.
L’une des peintures les plus énigmatiques est une architecture impossible, une illusion de construction que l’on aperçoit à l’horizon depuis une fenêtre. On dirait aussi un jeu de cubes pour enfants ou bien un paysage de jeu vidéo. Les accidents du sol et la labilité des nuages contrastent avec les lignes géométriques du bâtiment. L’atmosphère de ce tableau est empruntée au film Streamside Day (2003) de Pierre Huyghe. Un soir de pleine lune, une famille emménage dans un lotissement. C’est une banlieue inachevée. La célébration d’arrivée est filmée caméra à l’épaule, l’image est striée, au son d’une guitare. Les enfants portent des masques de lapins. Ymane Chabi-Gara a représenté l’un de ces déguisements comme un origami. Sur le côté, elle a peint un choix de ses One Day Paintings, une façon pour elle de retenir ces œuvres intimes dans sa peinture.
La musique et le cinéma fantastique sont des fondements de son univers. Plusieurs toiles sont inspirées par le film de Yorgos Lanthimos, Canine (2009). Trois enfants devenus adultes vivent avec leurs parents dans l’enclos d’une maison, avec l’idée que le franchissement de la barrière qui l’entoure équivaudrait à la mort. Ils pensent que les avions qui volent dans le ciel sont des jouets, comme ceux qui jonchent leur jardin. Dans leur langue intrafamiliale, ils disent un mot pour un autre. Le mot téléphone signifie sel, la mer désigne un canapé, grand-père une chaîne hi-fi. Younger sister’s room est baignée d’une atmosphère orangée. Une fenêtre donne sur l’extérieur. Il y a dans ce tableau l’appel du monde réel, traduit par des effets de transparence. Quelqu’un passe l’aspirateur comme s’il pouvait laver les esprits, mais on ne voit plus que le tuyau, élégant. Le personnage s’est évanoui. Le petit tableau coloré accroché au bord de cette ouverture est inspiré par Bob Ross, un présentateur de télévision des années 1970 qui donnait des cours de peinture en direct, symbole du plaisir et de la sensualité de la couleur.
Des avions en origami volent dans cette chambre, certains sont tombés sur une table. Ces pliages délicats sont présents dans toutes les œuvres de l’exposition. Ymane Chabi-Gara s’est passionnée pour cette pratique japonaise. Image de patience, de rigueur et de concentration, ces objets sont réalisés avec des matériaux ordinaires transformés en trésors. Ils véhiculent une atmosphère de simplicité et d’élégance. Mais l’œil averti reconnaitra dans ces machines volantes des instruments de guerre. Internet fourmille de tutoriels pour en réaliser tout un arsenal. Fragiles bombardiers de papier. Ils sont une image de résilience devant les désastres du monde.
Anaël Pigeat
47, rue Saint-André des arts
6, rue du Pont de Lodi
75006 Paris
T. 01 56 24 03 63 — F. 01 40 46 80 20
Horaires
Du mardi au samedi de 11h à 19h
L’artiste
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Ymane Chabi Gara