Alina Szapocznikow — Galerie Loevenbruck, Paris
Chez Alina Szapocznikow, les formes et les intentions s’emmêlent en une valse délicieuse où les corps, figés dans la matière, continuent pourtant de vibrer d’une énergie souterraine. Dans cette monographie déployée en deux temps à la galerie Loevenbruck, l’œuvre de l’artiste révèle, avec une alliance subtile de grandeur, de candeur et, in fine, de radicale frontalité, une liberté de geste à l’origine de l’un des regards les plus singuliers et l’une des mains les plus lestes du XXe siècle.
« Alina Szapocznikow — Autobiography in Fragments — A Centenary Retrospective », Galerie Loevenbruck du 22 mai au 31 juillet. En savoir plus Née en Pologne en 1926 dans une famille juive, survivante de la déportation et des camps nazis alors qu’elle n’est encore qu’une adolescente, l’artiste porte jusque dans la matière un reflet aigu de la précarité des formes et de la fragilité des chairs. Après sa formation entre Prague et Paris, puis son retour en Pologne au début des années 1950, contrarié par la maladie, Szapocznikow n’a cessé d’inventer des voies nouvelles, faisant de chaque période une remise en jeu de son propre langage plastique. Sa sculpture porte en elle des sentiments diffus et épars qui hantent la matière ; le souvenir, le désir, la disparition et l’humour s’additionnent et se percutent, à l’image d’une vie de recherche et d’invention.Quelque chose continue en effet de circuler dans ces fragments transposés et métamorphosés, dans ces présences plastiques parfois aussi littérales que latérales. Le réel, déplacé hors de son cours, bascule vers un fragile et délicieux équilibre, là où la représentation abandonne sa nature extérieure pour se fondre dans une expérience sensible avec son regardeur. La part biographique demeure ainsi une tension souterraine, une mémoire active qui nourrit l’œuvre sans l’enfermer.
Somptueuse sans être écrasante, lyrique sans s’évanouir dans un symbolisme fermé, son œuvre se déploie ici dans toute sa complexité. Les dessins, exceptionnels et intelligemment associés aux sculptures, rappellent combien cette pensée de la forme procède aussi du trait, de l’esquisse et de la notation sensible. À hauteur d’yeux, ils instaurent une proximité immédiate, une intimité partagée, celle de la fantaisie et du fantastique. Monuments à échelle humaine, chaque proposition se donne comme un point fixe magnétisant les individualités alentour.
Car chez Szapocznikow, tout est affaire de glissement. Les corps deviennent humeurs, les fragments acquièrent une autonomie trouble. Résines, moulages, empreintes ou excroissances semblent retenir quelque chose qui échappe, à l’entendement comme à l’intention. L’image survit à sa propre disparition : les formes de Szapocznikow paraissent habitées par cette même logique de la trace, à la fois présence insistante et éloignement irréversible. Le parcours ne pouvait dès lors être qu’empreint de cette furieuse sérénité qui traverse tout son œuvre. Sous le poids des matériaux, dans leur gravité même, quelque chose demeure étonnamment léger : une pensée de l’espace qui ne définit pas tant l’œuvre qu’elle ne se redéploie au contact de l’histoire en devenir de chaque œuvre.
Les sculptures de Szapocznikow travaillent définitivement cet entre-deux ; elles tracent, à travers toutes les périodes de sa production, un exode de la pensée capable de conjuguer l’abstraction surréaliste, la synthèse impressionniste et une forme de conceptualisation sentimentale en un seul mouvement. Celui, oblique, de la voie de traverse qui nous impose, à l’image de son esprit, un déplacement perpétuel et subtil où la matière se confond avec la mémoire du vivant.