Le Bal des Ogresses — ICI, Institut des cultures d’Islam
Avec Le Bal des Ogresses, l’ICI s’empare de la figure d’Aïcha Kandisha qui, rebelle à toute représentation stable, vit et perdure par sa plasticité. Une créature de la tradition orale maghrébine dont les récits se transmettent sans jamais se fixer dans une image ou un récit institutionnel unique. Sans formaliser son visage, le projet démultiplie ses apparitions et en fait surgir des figures sœurs, des doubles, des échos et des contrepoints.
« Le Bal des Ogresses », ICI Institut des cultures d'Islam du 26 septembre 2026 au 7 février 2027. En savoir plus Mais il trouble surtout son monde et rebat les cartes d’une lecture univoque des mythologies en embrassant leur nature profondément plurielle et plastique. L’exposition Le Bal des Ogresses dessine, autour de ce monstre anthropomorphe et véhicule symbolique d’une réification de la féminité dans des sociétés ayant intégré le patriarcat comme mode d’organisation de l’imaginaire, une variation qui renverse, dans la joie et l’invention, la charge de l’attaque.À travers treize propositions, des femmes au pouvoir autrement plus troublant et vivace, celui de créer, célèbrent leur appétit de vie et de transformation pour ausculter leur propre capacité à s’émanciper d’illusions qui les condamnent pour ce qu’elles sont. L’ICI propose ainsi un parcours dense, pluriel et polymorphe où les pratiques, singulières, communiquent par intensités plus que par correspondances plastiques, mais ne manquent pas pour autant d’inventer un dialogue qui dépasse, avec une audace et une profondeur que l’on ne peut que saluer, des limites sociétales heureusement effacées. Embrassant le symbole à plein ou tentant au contraire de le détourner, de le réinventer pour s’approprier sa force, les artistes multiplient les inventions et les approches pour souligner, par l’absurde ou par la raison, la complexité d’une représentation dont la mise à l’épreuve révèle la fertilité.
Une indétermination est au cœur de l’exposition. Aïcha Kandisha se fait matrice imaginaire, espace de projection où se rencontrent la peur et l’envie, la séduction et la menace, la beauté et la monstruosité, la cruauté, l’intelligence et la bêtise. Toutes ensemble. Et toutes baignées de ces mêmes contradictions dont les artistes s’emparent, sans naïveté.
On retiendra enfin, sur un plan purement scénographique, la place donnée à chacune des artistes, bénéficiant toutes d’une présentation de plusieurs œuvres qui offre un vrai aperçu de leur travail. Une démarche, là encore, à saluer, autant que les efforts de l’institut dans un accompagnement à la production qui donne toute sa force narrative à la présentation et permet au « bal » du titre de prendre tout son sens. À mesure qu’on la découvre, l’exposition joue sur les rythmes d’observation, passant de la contemplation et de la réflexion au choc symbolique, voire épileptique, d’esthétiques passionnément contrastées.
De menace, l’ogresse devient symbole de puissance joyeuse avec lequel jouer, penser et danser. Ses racines orales surgissent pleinement dans chacune des propositions des artistes ; un bruit de fond intime, une parole coincée, à sa manière, dans l’imaginaire de chacune, trouvant ici l’occasion de se pencher avec nous sur le propre de l’impensé et de l’exposer, à défaut de l’apprivoiser. Jusqu’à percevoir, dans l’écho de sa surréalité, matière à panser les fêlures viscérales, bien réelles, elles, que, malgré le danger et à l’image d’Aïcha Kandisha, l’on devrait peut-être se risquer à aimer.