Ymane Chabi-Gara — Galerie Mennour
À la galerie Mennour, Ymane Chabi-Gara présente une exposition aussi nerveuse qu’alanguie où les images se conjuguent et s’entrechoquent, laissant poindre, derrière le calme apparent d’intérieurs désertés, les spectres de sentiments diffus et la virtuosité d’une peinture qui expérimente et s’éprouve dans la variation.
Une ambivalence propre à l’artiste qui développe une peinture profondément narrative et sensible, où l’intime devient le terrain d’exploration de formes de solitude, d’altérité et de mémoire. À partir d’images photographiques, de souvenirs, de références cinématographiques ou musicales, elle construit des univers familiers mais instables, peuplés d’intérieurs silencieux et de figures suspendues entre présence et disparition. Ses compositions denses multiplient les points de vue, les détails et les ruptures d’échelle, empêchant toute lecture immédiate au profit d’une expérience du regard faite de dérives, d’associations et de réminiscences. Entre contrôle et abandon, ordre et chaos, surface et profondeur, les formes s’y agencent comme les fragments d’une mémoire en mouvement, tandis que les variations de matière et les contrastes de couleur donnent naissance à des espaces à la fois concrets et psychiques. À travers un travail minutieux de la texture et de la composition, chaque objet, chaque motif acquiert une présence organique qui participe à une réinvention affective du réel.
Poursuivant avec cohérence et intelligence sa réflexion sur l’intimité et sur le poids des normes sociales exercé sur les corps, Ymane Chabi-Gara fait cette fois de la fiction, et plus particulièrement du cinéma, le moteur d’une variation sensible des formes et de la matière. Derrière un titre emprunté à une réplique du film Mysterious Skin de Gregg Araki, c’est encore au plus près de l’angoisse que les affects affleurent, explorant la fragilité des âmes comme la beauté de leurs visions. Si le foyer a pu nourrir la réflexion de l’artiste, constituant à la fois un refuge et le témoin d’une forme de prostration existentielle, il devient ici le théâtre d’un autre enfermement, familial cette fois. La menace, jamais explicitement formulée mais omniprésente, plane sur l’ensemble des œuvres à la manière des avions de guerre réalisés en origami, exutoires fragiles d’imaginaires en lutte. Figures ambiguës du jeu, de la violence, de l’invention et de la reproduction autoritaire de la force, ces avions de papier répondent aux angles aigus des maisons voisines, aux diagonales acérées des meubles et des objets qui peuplent ces intérieurs livides. Les lignes y enserrent davantage qu’elles ne délimitent ; elles se superposent et dessinent une zone de friction inquiétante où l’espace semble se refermer sur lui-même.
Le foyer, témoin d’une condition intérieure, se pare ici d’un stigmate supplémentaire. Il devient le point de départ de récits possibles, le lieu où s’inventent des existences suspendues entre mémoire, fiction et projection. Tantôt hébétées, tantôt rêveuses, les figures qui peuplent les œuvres semblent évoluer dans un état d’incertitude permanent, prises entre l’abandon et la vigilance, entre la présence et la disparition. De la douce léthargie à l’inquiétante anémie, l’effroi est sporadique, pareil en cela à un état de conscience.
Avec un art toujours aussi remarquable de la composition, Ymane Chabi-Gara déploie tout au long de l’exposition un jeu d’échos et de correspondances. Les inventions plastiques et formelles se répondent d’une œuvre à l’autre, traversent les formats et les médiums, tandis que les images et les dessins semblent déborder de leur cadre pour réapparaître, réincarnés, dans l’espace d’exposition. Cette mise en crise du pacte de cohérence imaginaire produit une expérience singulière : le sens de la composition ne se lit plus que dans une circularité somnambulique, où les motifs reviennent, se déplacent et se transforment en amères réalités. Il en résulte une atmosphère saisissante dans laquelle la puissance plastique des œuvres se double d’une expansion organique qui finit par absorber le regardeur. Et l’on traverse la cadence picturale des pleins, des vides, analogues au temps de maturation du tableau, au creux duquel saillent des spectres dont on ne sait s’ils figurent des retraits ou des pièges de l’attention, des revirements du sentiment d’une artiste qui insère dans ses paysages zones une perspective extérieure toujours esclave d’un prisme intériorisé.
Le chaos voisine donc avec l’ordre (à l’image d’un formidablement inquiétant maëlstrom jouxtant la moquette d’un homme plongé dans sa lecture dans le tableau Brian’s Room), le sentiment avec l’application, l’impulsion avec la maîtrise. C’est aussi le combat intérieur de l’artiste, capable de dompter des visions qui l’assaillent pour nous faire passer à sa suite des profondeurs de l’expérience imaginaire à la plus brutale des réalités, de nous faire courir des vicissitudes de l’enfer comme de laisser glisser le regard sur le glacis d’un trait de peinture obtenu par utilisation de ruban adhésif.
Et, en convoquant au sein d’un même tableau les langues différentes du cinéma, de la musique, de la littérature, de l’ilustration, les registres de l’émotion, de la narration, du témoignage et de l’analyse sentimentale s’entremêlent dans des compositions qui ne cherchent pas à ménager des zones de tension mais laissent au contraire coexister des modalités d’expression contradictoires. Celles-ci s’opposent autant qu’elles se complètent, jusqu’à former une synthèse impossible : celle d’une conscience confrontée à une existence dont le vertige constitue peut-être la seule certitude.