Winnie Mo Rielly — Maison européenne de la photographie, Paris
Le travail de Winnie Mo Rielly (née en 1993) explore les zones de contact entre le corps, l’objet et l’environnement construit. À travers des assemblages, greffes et métamorphoses de matériaux hétérogènes, l’artiste élabore un langage sculptural où l’organique et l’industriel cessent de s’opposer pour entrer dans un état de contamination réciproque. Invitée par la MEP à investir son espace Studio, elle y déploie une exposition d’une densité et d’un équilibre exceptionnels, où chaque intervention fait figure d’invention aussi truculente que profondément sensible.
Dans cet ensemble remarquablement cohérent, le jeu se mêle au trouble pour inventer ses propres règles, tandis que les artefacts du quotidien deviennent les supports d’une vie latente et que les formes corporelles se muent en structures, membranes ou architectures. Cette porosité entre les règnes nourrit un imaginaire singulier, à la fois séduisant et dérangeant, qui engage moins une réflexion sur les objets eux-mêmes qu’une expérience sensible de notre relation au monde.
Car les œuvres de l’artiste semblent émerger d’un monde en transformation permanente, où les artefacts du quotidien deviennent les supports d’une vie latente, tandis que les formes corporelles se muent en structures, membranes ou architectures. Cette porosité entre les règnes nourrit un imaginaire singulier, à la fois troublant et profondément séduisant, qui engage moins une réflexion sur les objets eux-mêmes qu’une expérience sensible de notre relation au monde. Ses œuvres installent dans l’espace une étrangeté oscillant entre expérimentation scientifique et chaleur sensible d’organes en reconstruction.
La vision s’y trouve renversée : le corps, l’organe, deviennent motifs ; l’artificiel imite la porosité de la chair ; les objets manufacturés deviennent des parangons du vivant. Ainsi, des poignées de porte brillantes et irisées apparaissent comme des œufs prêts à tomber de leur structure, tels des fruits mûrs suspendus à une évolution impredictible. Croissance, excroissance, décroissance, « incroissance », les mots s’emmêlent pour suivre le fil d’une création qui ne déroule le sien que pour en multiplier les nœuds.
D’une formidable intelligence plastique, ses inventions s’intègrent aux artefacts du quotidien (alarmes incendie, caméras de surveillance) et dialoguent avec eux pour les ramener à leur véritable nature : les extensions pathologiques d’un corps social en mutation. De la sorte, ses œuvres colonisent l’espace autant qu’elles sont elles-mêmes colonisées par celui-ci.
Ainsi de cette structure de convecteur, coffret métallique anonyme éventré puis greffé d’une nouvelle peau, avant d’être surmonté d’une image qui nous ramène, comme toutes ses œuvres, à un dialogue perpétuel avec la forme. Une forme née dans l’atelier, dont on perçoit encore, jusque dans l’exposition, la chaleur de l’élaboration, mais qui demeure toujours dépendante, en dernier lieu, de la matière.
Toutes les tensions, toutes les lignes de fuite, tous les symboles mêmes, à l’image de ces cuisses humaines tendant une jupe de cuir, renvoient à ce rapport de force entre des solides enserrés dans l’expansion de matières extensibles. Cet imaginaire, hautement séduisant, terriblement troublant et plastiquement redoutable, se voit encore amplifié par la multiplication des médiums. Dans l’usage indifférencié de matériaux aussi opposés que le bois et le métal, Winnie Mo Rielly invente un dialogue qui dépasse la seule question de la forme pour toucher à un imaginaire universel échappant à l’écueil du dualisme, où la proximité léthargique d’images du quotidien (cet obsédant radiateur qui nous peuple nos espaces intimes) embrasse la vie infinie de nos imaginaires qui s’y arriment pour déployer leurs volutes infinies d’invention .
Il n’est donc jamais question de chaleur ou de froideur. L’intensité de ces œuvres agit directement sur notre conscience, brouillant nos sens et nos attentes pour mieux nous rapprocher de nous-mêmes, de la magie presque incantatoire du simple contact avec le monde. C’est le vertige d’un toucher qui, chaque fois renouvelé, réinvente notre rapport au réel.
En ce sens, le travail de Winnie Mo Rielly dépasse la seule notion du soin à laquelle les objets « pauvres » employés pourraient laisser croire. Il s’inscrit dans un processus véritablement résurrectionnel au sein duquel l’artiste prend soin de donner une pleine vie à chaque ligne, chaque angle, chaque fragment d’objet blessé, afin de transcender sa condition. Par la répétition d’un geste élémentaire, elle exauce ainsi la normalité même de notre présence au monde, de ce contact sensible qui nous rappelle chaque fois à lui.
Winnie Mo Rielly, Infractuosité, du 10 juin au 12 juillet 2026, Maison européenne de la photographie, 5/7 rue de Fourcy, 75004 Paris