Mercedes Llanos — Galerie Balice Hertling
Diplômée du Hunter College de New York, Mercedes Llanos, née en 1992 en Argentine, déploie depuis une dizaine d’années une peinture à l’intensité assumée où l’abîme des rêves sert de point d’appui à une ample réflexion autour du conditionnement des corps, de l’influence du patriarcat sur les femmes, en Argentine comme ailleurs. La galerie Balice Hertling présente Entresueños, seconde exposition personnelle de l’artiste à Paris.
Des écritures nervurent le corps de la toile. Le corps sert de fond, de paysage duquel émergent des signes, des sens. Les êtres se mêlent aux rêves, les présents aux absents, les fantasmes aux sentiments et participent de cet entre-deux qui donne son titre à l’exposition. Quelque chose affleure sans jamais se laisser totalement saisir, comme si chaque toile cherchait moins à représenter qu’à faire remonter à la surface un état intérieur. À la limite, parfois, de l’excès.
Face aux toiles de Llanos, la sensation se nivelle : s’il est évidemment question d’apparition avec ces corps qui se révèlent dans la structure même de la composition, il est d’abord et essentiellement question d’un arrachement originel, libérateur.
Une énergie immense qui ne voile pourtant pas la précision de la vision. Brutal, terreux, nerveux et profond, ce travail de peinture à la force assumée embrasse l’immensité des formats qui participent d’un geste que l’on sent détonant, né d’une catharsis préliminaire pour se déployer, dans l’urgence, sur la toile. Quelque chose est arraché ici. Quelque chose résiste aussi. La peinture de Mercedes Llanos avance dans cette tension permanente entre abandon et contrôle, débordement et construction.
Comme un contrepoint, le sous-sol de l’exposition présente des toiles représentant, elles, des plantes, où la précision et la virtuosité offrent un miroir passionnant à l’intensité de ses figures. Elles prolongent, en bousculant sa forme esthétique, ce sentiment d’appartenance à un monde où les frontières entre les êtres, les souvenirs, les rêves et les formes demeurent poreuses. Une façon d’habiter ses contradictions plus que de les résoudre.
Indéniablement expressives et formidablement accueillantes, ses compositions semblent indissociables de l’intimité même de l’artiste qui livre, dans le texte accompagnant l’exposition, un récit poignant de l’attachement polymorphe de sa création à sa propre vie. Un rêve organique et minéral qui s’installe dans la durée et se décline avec une force salutaire. Les corps, seuls ou accompagnés, composent les lignes de force de paysages magnétiques ; leurs courbes émergent progressivement à la manière de constellations. Les lignes des membres n’ont rien de frontières : elles agissent plutôt comme autant de repères, ancrant dans l’étrangeté de la matière picturale un point familier.
Une familiarité qui n’a pourtant rien d’univoque. Évidente comme celle que l’on construit (la maternité, la filiation jouent à plein ici) et fragile comme celle qui nous lie aux autres, nous tient à l’histoire ; à l’image de cette double perspective, les figures apparaissent puis se dissolvent dans la peinture qui les porte. À moins que ce ne soit l’inverse. Et cette incertitude participe à l’abandon même de l’ordre du motif ; ni dominante, ni dominée, la figure participe du paysage, en est le corps ardent, quand ses souvenirs, ses affects et ses fantômes en nourrissent l’atmosphère. L’équilibre, précaire parce que beau, soutient l’histoire qu’il explore, les spectres qu’il dévoile, profondément vivants.
Mercedes Llanos, Entresueños, du 12 juin au 24 août 2026, galerie Balice Hertling, 84 rue des Gravilliers, 75003, Paris