Clément Cogitore — Galerie Nathalie Obadia, Paris
Explorant l’histoire et l’imaginaire de l’île éphémère Ferdinandea, remontée à la surface en 1831 à la faveur de l’éruption du volcan du même nom et submergée par la suite, Clément Cogitore réactive à la galerie Nathalie Obadia un corpus d’œuvres autour de ses traces et de sa mémoire qui prolonge des présentations passées au Madre de Naples et au Mucem.
« Clément Cogitore — Ferdinandea », Galerie Nathalie Obadia du 5 septembre au 31 octobre. En savoir plus À travers quatre vidéos (dont une principale d’une quarantaine de minutes), une vitrine d’archives et des tirages photographiques surmontés de phrases, l’artiste et cinéaste déploie un dispositif sombre et sobre qui fait de la pénombre, du mystère et du manque la matière d’un récit forcément intrigant mais finalement souffreteux. De cette « île qui n’existe pas », objet d’inquiétudes hétérodoxes (des croyances superstitieuses accompagnant toute manifestation géographique jusqu’aux doutes scientifiques toujours d’actualité quant à l’étendue et au risque de l’activité volcanique dont elle est l’émanation) et d’ambitions politico-économiques (elle fut le reflet des ambitions coloniales de puissances européennes et pourrait constituer une terre de transit pour les embarcations maritimes), Clément Cogitore tire une série de visions directement ou indirectement liées à sa réalité qui misent sur la dramatisation, le mystère, la découpe radicale du récit et la polyphonie.Un mélange des genres qui, s’il peut séduire, trouve rapidement ses limites dans l’absence criante d’une réflexion problématique articulée qui donnerait un recul, une réévaluation des conditions de notre perception et permettrait la mise en perspective plastique de l’histoire. La force politique de son récit, pourtant indéniable, se perd ainsi en une mystique grandiloquente qui confond les visions pour imposer précisément son absence de position. Le jeu de juxtaposition et d’entremêlement des éléments (témoignages, données scientifiques, archives, inventions) donne une certaine mesure à la présentation et confirme le talent de mise en scène de l’artiste, mais le sujet, noyé dans la justification permanente de sa pertinence par la gravité et l’inconnu, vire à la conspiration et ne dépasse pas le statut d’allusion, et échoue à faire vivre son idée au-delà des instants passés dans son obscurité.
De cet impressionnisme dramatique ne naît qu’une parabole boitant entre les genres, furieusement sérieuse et dramatiquement éloignée de toute force conceptuelle, imaginaire ou plastique, dont les stigmates de dramatisme de façade (le cut incessant d’images, les voix trafiquées, leur tonalité péremptoire) se perdent dans l’esthétique de l’effet.
Une frustration d’autant plus grande que l’objet, cette île qui n’émergea que quatre mois (et, dit-on, quatre fois depuis l’Antiquité), est on ne peut mieux senti, sa richesse et sa profondeur on ne peut plus prometteuses. La question de son identité même passionne ; une île cesse-t-elle d’être une île quand aucun de ceux qui la nomment ne peut poser le pied à sa surface ? Quand, pareille à cet homme qui, selon le poète, ne peut être une île, elle tour à tour s’éteint et s’éveille, brûle et se noie… L’ironie, la fantaisie, autrement dit le regard d’un commissariat, auraient à coup sûr installé la perspective nécessaire à la profondeur de ce sujet.
On saluera tout de même la pertinence de la volonté de l’artiste de réinventer la forme documentaire et de persévérer dans l’usage de la fiction, de l’environnement pour créer un contexte de réflexion qui, peut-être, comme pour les plus grands chantiers, doit continuer à s’éprouver et à expérimenter pour atteindre une forme d’évidence et de fertilité réflexive.