100 % L’Expo 2026, La Villette — Mémoire et résistance
100 % L’Expo propose un parcours au sein de la Grande Halle de la Villette afin de mettre en lumière la jeune création contemporaine, diplômée il y a moins de cinq ans.
Trente-cinq artistes y sont présenté.es, disposant d’une carte blanche dans l’installation et la présentation de leurs œuvres. Si l’exposition ne regroupe pas ces pratiques sous une thématique commune, des correspondances apparaissent pourtant au fil du parcours. Des préoccupations partagées émergent, révélant une génération attentive aux tensions politiques, sociales et culturelles actuelles. À travers une sélection de six artistes, — Zoé Saudrais, Jordan Roger Barré, Julien Kirmann, Lê Hoang Nguyen, Meryan Benbachir et Bahar Kocabey — nous vous proposons une mise en regard des pratiques différentes réunies par une volonté commune : dire plus, et surtout dire mieux.
Zoé Saudrais
« Lait : Produit à perte par votre agriculteur pour 30 centimes le litre. », « En juillet 2019 les femmes de chambre de l’hôtel Ibis Batignolles débutent une grève qui durera deux ans pour se terminer en mai 2021. » Ces phrases sont extraites des œuvres de Zoé Saudrais, qui présente Plat de résistance. L’installation joue sur la double signification du terme « résistance », à la fois geste de révolte collective et moment de partage, à l’image d’un plat que l’on entame ensemble et qui devient le point de départ d’une discussion. La pratique de l’artiste, située à la croisée de l’art et du design, prend la forme d’une scénographie immersive où les objets, les couleurs et les formes participent d’une esthétique accueillante. Son engagement politique, nourri par les luttes sociales, féministes et antiracistes, ne cherche pas à provoquer frontalement le regard, mais à l’attirer avec douceur dans un univers visuel captivant. Derrière cette apparente convivialité se déploie pourtant une réflexion sur la mémoire des luttes et sur la nécessité de maintenir ces récits actifs dans l’espace public.
Jordan Roger Barré
Dans cette continuité entre révolte et esthétique visuelle forte, Jordan Roger Barré interroge les dynamiques de pouvoirs qui s’imposent aux individus et décident à leur place. Il présente deux œuvres : une broderie Hell Soon 2 : Kiss me hard before the storm et une sculpture en céramique hyper détaillée intitulée Burn Them A11 : Die Soon. Inspiré par ses références pop-culture autant que par son enfance au sein de la communauté des Témoins de Jéhovah, l’artiste propose une relecture des récits religieux et de l’imaginaire apocalyptique. Son château de princesse en céramique, initialement conçu en réaction à l’hypocrisie de Walt Disney — accusé d’avoir soutenu la loi « Don’t Say Gay » en Floride interdisant l’enseignement de questions liées à l’orientation sexuelle et l’identité de genre — dépasse aujourd’hui cette référence pour devenir l’image d’un système de pouvoir fondé sur une fausse inclusion. L’œuvre met en scène la destruction symbolique de cet imaginaire, tandis que la broderie propose une vision alternative de l’apocalypse. Loin de la menace religieuse souvent adressée aux minorités, Jordan Roger Barré imagine une fin du monde apaisée. Deux femmes s’y embrassent (en référence à un concert de Sabrina Carpenter, où la chanteuse embrasse une de ses danseuses déguisée en alien) comme si la catastrophe à venir ne pouvait atteindre celles et ceux qui refusent de se soumettre à ces récits de condamnation.
Julien Kirmann
Cette vision d’un monde traversé par les injustices, mais capable de se recomposer trouve un écho dans le travail de Julien Kirmann. Avec sa série photographique Artists & friends at work, présentée pour la première fois, il s’intéresse aux conditions des artistes émergent.es et aux réalités matérielles qui structurent leur pratique. Réalisées depuis quatre ans au sein de son cercle d’ami.es, ces photographies documentent le travail quotidien de jeunes artistes confronté.es à la précarité du milieu de l’art, à la solitude et à la mise en concurrence des pratiques. En présentant cette série dans le contexte même de 100 % L’Expo, dédiée à la jeune création, Julien Kirmann réalise une mise en abyme critique du système artistique. Ses images déplacent le regard vers une dimension collective du travail artistique, suggérant la possibilité d’alternatives à l’individualisation et à la compétition qui traversent largement ce milieu. Par une approche quasi documentaire, l’artiste capture des moments de concentration, de fatigue, de pause ou de recherche offrant un portrait sensible d’une génération qui tente de faire exister sa pratique malgré les fragilités structurelles du secteur.
Lê Hoang Nguyen
La photographie devient alors un outil privilégié pour rendre visible ces réalités. Elle apparaît également au cœur de l’installation de Lê Hoang Nguyen, Ecchymosis no data, qui mobilise des images d’archives : photographies de colons français en tenues traditionnelles vietnamiennes, clichés de reporters américains pendant la guerre du Vietnam, captures d’écran de films queers ou de tweets transphobes. Ces images sont plongées dans des verres remplis d’alcool, où elles se dissolvent progressivement. À mesure que la photo disparaît, des traces semblables à des ecchymoses apparaissent. Ce dispositif met en relation différentes formes de violences historiques et contemporaines : la mémoire coloniale, les récits médiatiques de guerre et les discours transphobes actuels. L’espace festif queer, auquel renvoie l’installation de façon sous-jacente, devient alors un lieu paradoxal : à la fois refuge temporaire face aux oppressions et espace où se rejouent les mécanismes d’effacement de la mémoire. En mêlant ces archives sans hiérarchie, l’artiste révèle l’injustice subie par les corps marginalisés dans les récits dominants et interroge les conditions mêmes de leur visibilité.
Meryan Benbachir
Si dans la pratique de Lê Hoang Nguyen, l’effacement est une conséquence de la violence historique, chez Meryan Benbachir, ce geste devient une stratégie volontaire de protection des récits. Dans Smells Like White Spirit, sont gravées par électrolyse, sur une grande plaque d’acier, des phrases fragmentées, inspirées de l’architecture carcérale coloniale, des politiques hygiénistes et des mécanismes contemporains de tokénisme. Le langage occupe une place centrale dans cette installation. Les phrases apparaissent, puis disparaissent à mesure que le.la spectateur.ice circule autour de la plaque, rendant la lecture instable et partielle. Cette fragmentation met en évidence les logiques d’effacement à l’œuvre dans les récits dominants, notamment lorsque la culture occidentale blanche prétend à une neutralité qui invisibilise les histoires coloniales et les expériences diasporiques. À proximité de cette œuvre, la photographie Bab Bouarrakia montre une porte située à Tanger. Placée au milieu d’un rond-point, elle semble aujourd’hui dénuée de toute fonction autre qu’esthétique. Pourtant, cette structure marquait autrefois l’entrée d’un cimetière. Désormais préservée comme monument historique, elle agit comme un vestige mémoriel, un seuil symbolique entre disparition et survivance des histoires.
Bahar Kocabey
Cette réactivation du passé se retrouve enfin dans l’installation Afrînamin de Bahar Kocabey. L’artiste franco-kurde y évoque la région d’Afrîn, située au nord-ouest de la Syrie, occupée par l’armée turque en 2018 lors de l’opération militaire « Rameau d’olivier », qui entraîna le déplacement forcé d’une partie de la population kurde. Par le dessin et la céramique, Bahar Kocabey donne à voir un paysage recomposé à partir de souvenirs et de récits. Connue pour ses oliveraies, la région d’Afrîn voit ici son histoire mise en parallèle avec celle des oliviers eux-mêmes, déracinés, détruits ou déplacés. Des fragments de chevelures en céramique s’immiscent dans le dessin, comme autant de présences humaines liées à la terre. Sur un drap blanc, des olives dispersées hors de leurs récipients accentuent la sensation de fuite et de rupture. Entre mémoire individuelle et histoire collective, l’artiste établit un lien entre la violence faite aux paysages et celle infligée aux populations qui les habitent.
À travers ces propositions artistiques, chacun.e réactive des fragments du passé pour mieux interroger le présent. Ils.elles deviennent les porte-parole d’une réalité fragilisée ou invisibilisée, faisant de l’exposition un espace de prise de parole et de revendication. Dans 100 % L’Expo, la jeune création apparaît ainsi traversée par un besoin profond de résistance. Résister à l’effacement des histoires, aux structures de dominations et aux récits qui tentent d’imposer une vision unique du monde.