Anselm Kiefer — Galerie Thaddaeus Ropac, Pantin
Présentée par la galerie Thaddaeus Ropac à Pantin, l’exposition Nymphäum d’Anselm Kiefer s’inscrit à un moment charnière d’un parcours marqué par la densité de sa matière comme par la profondeur de sa réflexion.
« Anselm Kiefer — Nymphäum », Galerie Thaddaeus Ropac Paris Pantin du 25 avril au 25 octobre. En savoir plus Anselm Kiefer en fait, comme à son habitude, beaucoup, à la limite d’une démesure qu’il a souvent excédée, mais, par bonheur, sans la franchir. Il trouve même un équilibre inattendu entre la monumentalité du lieu et la réduction à l’intériorité (et peut-être à l’intimité) d’un imaginaire de la croyance. Comme une mise à l’épreuve de son propre langage, l’excès, dépouillé de tout ésotérisme, se donne pour ce qu’il est : une forme d’expérience de la générosité, une variation de propositions qui se cherchent et, par là, nous trouvent.La mythologie, à laquelle il se confronte directement à travers la figure des nymphes se confondant avec les environnements qu’elles gardent, offre ici au peintre un moteur d’invention plastique qui fait s’entremêler paysages et corps, figures et horizons, sans se réduire à l’incarnation symbolique. Oscillant entre la frontalité de visages bien décidés à nous faire face et l’évanescence de silhouettes en trompe-l’œil, l’exercice fantaisiste vire au fantastique quand se détachent, de corps fragiles et déséquilibrés, la stature d’un animal ou d’un végétal, pleins, eux, d’une force qui contamine toutes les compositions.
Parfaitement orchestré, le parcours joue du rythme et de la temporalité des formes (et des formats) du peintre pour instiller une progression lyrique au sein de « séquences » thématiques qui engagent le corps du visiteur à suivre les nécessités de son regard, embrassant pleinement des compositions aux architectures limpides ou s’agrippant à l’envi aux détours « limbiques » d’autres, plus intenses.
Usant de motifs classiques de son vocabulaire pictural (arbres, chemins, architecture), cette escapade en terres mythologiques articule les problématiques de translation poétique et fantasmatique d’un monde qui se donne ici tout entier à l’expérience sensible, où la langue et les mots laissent place aux racines et aux lianes d’une nature qui nous habite plus que nous ne l’habitons, jusque dans sa transformation urbaine la plus radicale.
Comme s’il tentait, d’une certaine manière, de résoudre les apories d’une langue et d’une littérature condamnées à rendre le reflet de la tragédie humaine, Kiefer explore avec gourmandise l’expérience sensible de la fantaisie en laissant champ libre à l’interprétation et, par là, à une déprise du réel, perforant même, en son sein, ses inépuisables horizons pour offrir une possible voie de sortie, une libération sensible. Les figures issues des traditions anciennes ne sont alors plus seulement « citées » : elles émergent d’une profondeur matérielle, presque préverbale, comme grouillant entre chaque particule de la toile, que la peinture ne saurait que révéler.
Et la figuration se meut en une poétique de l’indistinction, où les strates culturelles qui ont façonné son œuvre se recomposent en un espace moins lisible, plus ouvert, où la peinture ne renvoie plus seulement à des récits, mais à ce qui, en eux, excède toute formulation : la perception des forces archaïques comme réécriture plastique des formes d’un futur à repenser, pour lui comme pour nous.