Clair-obscur, Bourse de Commerce, Paris
Si la Bourse de Commerce offre, avec Clair-obscur, un parcours aux ambitions délicieusement philosophiques, profondes et investies dans la question du regard, il se heurte à une construction hasardeuse, multipliant les mises en avant d’artistes sans assumer la proposition monographique, ni en être vraiment à la hauteur.
« Clair-obscur », Bourse de Commerce du 4 mars au 16 août. En savoir plus À l’image d’abord de Victor Man, dont la peinture, d’une qualité indéniable et d’une profondeur certaine dans sa progression à contre-temps, est ici poussée dans sa dimension la plus tristement décorative, embourbée dans une obscurité aux limites du kitsch, comme si ses secrets avaient besoin d’un décorum de cabinet de curiosité pour les justifier. Une mise en avant abrupte qui, si elle ne dessert pas à proprement parler la vanité baroque de James Lee Byars, mis à l’honneur au rez-de-chaussée, n’arrive pas à user de cette frontalité du spectacle de la mort pour son propre parcours.De belles promesses donc mais un clair goût d’inachevé, tant les pièces d’ampleur manquent à leur tour de vraiment convaincre en elles-mêmes. On reste ainsi largement circonspect face à la vidéo de Pierre Huyghe qui, en dehors de la beauté de son image et de la confrontation fructueuse qu’elle souhaite entre un organique mort et la technologie en mouvement, s’ébrouant comme portée par une mission symbolique face à ce sacrifice absurde qui nous ramène à notre condition, s’étire dans l’apesanteur d’un sens qui nous plonge plus encore dans son stigmate. À prétendre déjouer le temps (200 heures constamment réagencées), la vidéo s’échappe de tout engagement, de toute portée pour n’argumenter que son protocole. Et ne défendre, derrière l’efficacité visuelle de son dispositif, que la seule valeur publicitaire de l’image animée, ramenée à sa fonction de décompte plastique, passant, pour les autres, le temps.
La réflexion générale du parcours, si elle articule bien les contrastes et les références au clair-obscur d’une histoire de l’art qui se voit ici rejouée et adaptée à l’angoisse contemporaine, manque tout de même de liant dans son argumentation et de latitude dans sa sélection pour mener à bien l’invention d’un nouveau récit. Etanche à une pensée du devenir qui a repensé le rapport même à la disparition et à ses spectres, la pensée déployée navigue à vue en espérant former, par l’accumulation, une problématisation. Las, Les sections s’enchaînent en jouant sur des mots-clés une partition qu’on pourrait étirer à l’infini et qui condamne, par le peu de cas qu’elle en fait, certaines œuvres à l’accessoire. La fontaine de Bruce Nauman, saisissante, s’efface derrière les transparences sur lesquelles elle joue, et glisse sans faire image entre un extincteur et une fenêtre qui en brouillent la netteté même. Wolfgang Tillmans et Trisha Donnelly entre, presque par effraction, dans un dialogue de sourd où les codes chromatiques, trop proches, confinent à la rime riche. Et l’on ploie sous les leçons paroxystiques d’un Yves Tanguy démultiplié ici jusqu’à la nausée, sous la prolifération d’un Louis Soutter parodiant un pariétal totémisé et sous la charge symbolique d’un Bill Viola chahutant les éléments pour son plus grand plaisir. Le nôtre est à trouver ailleurs.
À l’opposé donc, et une fois débarrassé de toute volonté de faire exposition, de cohérence dans le propos, on ressortira plus heureux d’avoir retrouvé (ou rencontré) les très fortes mises en lumière de l’installation Axial Age de Sigmar Polke, cette fois laissée dans la pure sobriété qu’elles exigent et riche d’un fou déséquilibre peut-être le plus à même de traiter le jeu de la philosophie et de l’histoire, la toujours foudroyante vidéo Crossroads de Bruce Conner, la passionnante vidéo de Hanka Wlodarczyk qui voit les sculptures d’Alina Szapocznikow hanter une ville désertée, repeinte du « rouge verre » des lèvres fragiles de l’artiste.
Et même la franche aridité d’un Robert Gober surgissant en fin de parcours avec une audace qui pourrait bien ressembler un hommage à cette invention débridant l’art pour le porter à la création la plus limpide, celle de laisser le spectacle derrière l’obscurité d’une porte que l’on ne pourra jamais ouvrir. Et d’en faire à son tour le clou de la représentation. Comme ça, c’est clair.