Miriam Cahn — Galerie Jocelyn Wolff, Paris
Miriam Cahn présente à la galerie Jocelyn Wolff Still Leben, une exposition d’une beauté fulgurante. L’émotion s’y fait d’autant plus vive qu’elle repose sur une frontalité et une simplicité capables d’étourdir l’attention et de ne plus quitter le souvenir de celui qui s’y mesure.
« Miriam Cahn — STILL LEBEN », Galerie Jocelyn Wolff du 14 mars au 25 avril. En savoir plus Le spectacle s’ouvre sur une sidération. Abandonnant pour l’occasion absolument la figure humaine, ce corps dont elle n’a cessé d’explorer les tensions et de rendre compte de ses déformations comme autant de pièces à conviction du procès qu’elle instruit contre le monde, les œuvres de ce parcours s’imposent dans leur nécessité brute, dans l’évidence frontale d’un art qui parle, hurle et gémit à portée de main. Un art qui se lie aux codes du journal intime, cette vie domestique qui n’en est pas moins vie. Non plus une vie rêvée (ou cauchemardée) mais une vie de fait. Un déplacement décisif et « matériel » pour celle qui montrait l’envers des corps, l’avers de ses pulsions destructrices. Elle en suit désormais, en négatif, le dévers ; les objets présentés ici sont voués à le rencontrer, dans la banalité de leur existence quotidienne, sans autre prétention que celle d’exister.Au début des années 1980, lorsqu’elle peignait des habitations, celles-ci semblaient expulser leurs propres ombres intérieures ; les rares autres objets — un ordinateur par exemple, présent ici également, apparaît dès 19821 — participaient d’une projection de l’intérieur, comme si celui-ci déversait ses tripes à la face du monde. Une dynamique qui a tout de la clé de lecture d’un œuvre qui, en nous confrontant à la litanie de ses destructions possibles de soi, n’a jamais cessé de capter ce qui, « malgré tout », continue d’œuvrer pour la vie.
Avec des toiles de tailles différentes figurant chacune un portrait d’objet, l’égrenage de ces figures domestiques compose une mélodie continue, qui relève moins de l’inventaire que d’une tentative d’exorcisme : se défaire de ces objets-mémoire qui peuplent l’intime. L’objet, dans sa normalité, devient ici phénomène : témoin d’une temporalité qui s’écoule sans jamais se dissoudre seule. En jumelle affectée, la vie matérielle poursuit son cycle à nos côtés.
Peindre ce qui nous entoure, plutôt que le corps des autres, reste une manière de parler de soi. Mais est-ce pour autant un retrait ? Les œuvres déploient une touche singulière, capable de ménager le flou tout en faisant éclater la matérialité organique des formes. L’image oscille entre approximation et saisie brutale, au plus près d’une sensation presque physique. Dans cet entre-deux où se mêlent vérité et souvenir, réalité et approximation, image et reconstruction se construit une forteresse d’étrange beauté, d’autant plus solide que ses remparts sont changeants.
Quelque chose, ici, se libère. Par le dessin, les objets se détachent de l’étrange indétermination qui les lie à notre corps. Prolongements quotidiens de celui-ci, inscrits dans la mémoire mais jamais véritablement fixés, ils flottent entre deux états dès qu’il s’agit de les faire surgir ex nihilo. L’analogie avec le corps des autres — la chair des proches, que l’on ne possède jamais vraiment, et moins encore en mémoire — se révèle plus ténue qu’on ne le croit.
Le regard est alors pris dans une mélodie infinie. L’artiste capte les points saillants de son environnement immédiat pour les intégrer à l’abécédaire de ses images. Les détails se confondent, les matières se chevauchent, les aberrations prolifèrent jusqu’à troubler notre propre perception. Le banal, pourtant circonscrit au cadre, résiste. Une coulure, un grésillement de couleur suffisent à faire basculer l’image : le présent devient offrande au temps, et la trace, événement. La scénographie prolonge ce geste. Elle investit l’espace avec une régularité presque obstinée, sans rupture de cadence, jusqu’à s’inscrire sur la vitre même. Une prouesse qui rend toute son obstination charnelle à ce projet, qui ne sépare en aucun cas la création et la pensée de la vie. Quelle hiérarchie subsiste lorsque penser la violence du monde et l’avenir de notre humanité coexiste avec la cuisson du poulet ou la nécessité de posséder, encore un jour, du papier toilette ?
Peut-être peut-on alors développer la polyphonie du titre de l’exposition, Still Leben, « nature morte » en allemand, qui est aussi ce qui continue de vivre en silence. Et y entendre une affirmation : nous sommes encore en vie. Le memento mori des vanités (« souviens-toi que tu vas mourir ») se transforme en une injonction plus urgente : souviens-toi que tu es en vie. Toute bataille commence ici.