Nour Awada — Entretien
Nour Awada est une artiste sensible, profondément engagée. Elle présente actuellement au Centre d’art La Traverse à Alfortville Maison mère, une exposition profondément émouvante, qui résonne avec la manière dont elle évoque sa démarche, son engagement mais aussi son lien à son pays natal le Liban. Elle dévoile, au long d’un entretien, la portée toujours en mouvement d’une création qui maintient un équilibre bouleversant entre douceur et douleur, entre construction et reconstruction.
Pauline Lisowski : Quelle est votre relation à l’habitat ?
« Nour Awada — Maison mère », CAC La Traverse, Centre d'art contemporain d'Alfortville du 10 octobre au 12 décembre. En savoir plus Nour Awada : J’ai une relation à l’habitat noué. À l’origine, il y a ma naissance à Beyrouth dans un contexte de guerre civile. Des allers-retours vers la France. Puis des emménagements dans trois appartements différents de la banlieue sud de Beyrouth. Un quartier bondé, dans les fumées des pots d’échappement et le bruit des klaxons. Je n’ai jamais vraiment aimé ces lieux de vie, le désordre ambiant, les objets fétiches de mes parents qui s’entassent les uns avec les autres sans logique esthétique. Leur difficulté à jeter aussi. À l’adolescence, ma chambre à coucher est devenue ma maison, par défaut. J’y ai peint sur les murs et les armoires, j’ai rangé méticuleusement mes livres par taille, j’ai investi des boîtes de bijoux solitaires, perles, dents de lait, petits mots pliés en six. Ma relation à l’habitat s’est ensuite précisée en 2000, à la libération du Liban du Sud, lorsque nous avons pu investir ces terres si longtemps occupées par une armée étrangère. Nous y avons construit une petite maison à flanc de colline, pour laquelle j’ai nourri un grand amour. Aujourd’hui, cette maison n’existe plus, le village dans son intégralité a été rasé par les bombardements. En 2015, à la naissance de mon premier enfant, l’habitat m’est apparu comme la clé de voûte d’une réflexion au long cours. Mon propre corps ayant constitué une maison première pour un être en devenir. Ce passage de la pierre à la chair… Néanmoins, je réalise qu’encore aujourd’hui, je n’ai pas encore trouvé “ma” maison. Non pas que je la cherche au sens propre, mais tout simplement car la question d’investir de tout mon être un espace à vivre est à ce jour irrésolue.Comment avez-vous pensé la scénographie de l’exposition en relation avec l’esprit de l’habitat ?
Pour Maison mère, j’avais ce souhait de déplacer mon habitat actuel dans un centre d’art. Je veux dire par là que la mise en scène de cette exposition est similaire à mon chez-moi d’aujourd’hui. Les tapis, les rideaux, les petits objets disséminés sur les murs ou dans l’espace, leurs résonances mouvantes. Comme un corps en mouvement. En mouvement autant dans le placement des œuvres de la grande salle, car ils peuvent sans problème migrer d’un mur à l’autre, d’un socle à l’autre sans que cela ne dénature le propos, mais également dans le temps (les œuvres présentées circulent de 2012 à 2026), et dans tous les récits et textes imprimés, comme arrachés à des pages de livres.
Comment le lien à la terre irrigue votre pratique artistique ?
Comme je le disais à Bettie Nin (commissaire de l’exposition) : “Un pain d’argile devient une sculpture, la poussière redevient de la terre, un objet peut se fissurer, être recuit, renaître autrement. Rien n’y est complètement figé et elle rappelle que toute chose est appelée à se transformer.” D’un côté, a terre est un élément plastique, malléable, extrêmement sensuel et qui a cette capacité à garder la trace du geste et de la main. Elle est aussi le paysage de mon enfance, le souvenir du jardin fou de mon père sur la colline, et dans lequel un jour une pastèque a poussé au milieu d’un plan de lavande. Elle est le territoire aujourd’hui occupé par la guerre et que je ne lèguerai probablement jamais à mes enfants, mais que je continuerai à leur raconter.
Comment associez-vous histoire personnelle et histoire collective dans vos œuvres ?
Cette question est probablement celle à laquelle j’accorde le plus d’attention, car le glissement de l’histoire personnelle à la collective est une subtile cuisine. J’ai cette chance d’avoir à ce jour traversé des étapes de vie que je qualifierais d’intenses, et que j’inscris sans trop les tordre dans des chapitres de l’histoire collective : la guerre, les déplacements, des territoires occupés et à l’intérieur desquels la mémoire est mise à mal, la création, la maternité, le deuil. Partir de mon vécu et creuser à l’endroit de ces grands thèmes fondamentaux est une absolue nécessité pour éviter la mélancolie.
Quelle importance les textes ont-ils dans l’exposition ?
Je me plais à dire que je suis aussi une conteuse. L’écriture a été longtemps un pan caché de mon travail d’artiste. Elle apparaissait dans les performances et lectures publiques, qui sont quasiment toutes accompagnées de mes petits carnets (on peut en voir certains accrochés). Il m’aurait été difficile pour Maison mère de les exclure, aussi pour rester dans cette envie d’une circulation au travers de récits de vie et de fragments de mémoire.
Vous utilisez de nombreux éléments fragmentaires dans vos œuvres. Que représentent-ils ?
On hérite tous de morceaux d’histoires, de voix, d’objets, de souvenirs. La mémoire ne se présente jamais comme un récit linéaire, elle nous revient par éclats. La fragmentation a aussi ce pouvoir de nous laisser reconstruire l’histoire de manière singulière. On peut la tordre, en choisir des morceaux, en laisser d’autres sur le chemin. Le fragment peut aussi réparer les corps et les âmes cassés, il vient se glisser dans les interstices et les vides. Le fragment me permet également de travailler en série, cela me rassure car l’œuvre n’est jamais totalement terminée.
Il y a à la fois beaucoup de douceur et de force dans l’exposition. Comment composez-vous cet équilibre ?
Il y a quelque chose de très doux dans les formes que je choisis, dans le geste de modeler, dans le rapport à la matière, mais cette douceur n’efface jamais la violence ou la gravité de ce que les œuvres traversent. Je crois que la douceur est aussi une manière de regarder les choses autrement, de prendre soin de ce qui est abimé, sans chercher à effacer les blessures. La force ne consiste pas nécessairement à résister frontalement ou à montrer quelque chose de spectaculaire. Elle peut se loger dans un geste très délicat, dans une présence silencieuse, dans le fait de continuer à fabriquer, à réparer, à transformer. Dans l’exposition, je crois que ces deux dimensions coexistent sans se résoudre. La douceur n’annule pas la violence, et la fragilité n’empêche pas la puissance.