Andres Serrano — Galerie Nathalie Obadia
Présentées à la galerie Nathalie Obadia, les premières pièces emblématiques d’Andres Serrano permettent de revenir à la source d’une œuvre qui, dès son émergence dans les années 1980, s’est constituée dans un jeu de renversements et de frottements. Ces travaux initiaux ne relèvent ni d’une simple provocation ni d’un geste iconoclaste isolé : ils installent d’emblée un régime de l’image fondé sur la collision entre héritage plastique et effraction symbolique, entre séduction formelle et dissolution des valeurs qu’elle semblait garantir.
Andres Serrano pratique depuis une quarantaine d’années l’art du contrecoup, glissant au sein d’un éloge de l’image plastique la liquidation des ordres de valeur. Plus libre et indépendant que véritablement provocateur, son œuvre manie les symboles comme autant de pierres d’une contre-mythologie qui bâtit l’antre de sa propre mélancolie.
Tel un précipité flamboyant d’une modernité entrant à plein dans sa post-réalité, la société des années 1980 et 1990, la photographie, qu’il aborde après avoir suspendu sa pratique picturale, détourne son héritage classique autant qu’il en prolonge la fascination. En s’appropriant la vanité dans sa forme la plus explicite, dans sa matérialité et sa fragilité immédiates, Serrano la dépouille de sa « lucidité » ; il y a bien longtemps que l’illusion avait fui, autant la mettre définitivement à l’épreuve en noyant ses idoles et en exhibant leur spectacle.
Et se vider soi-même, vider les autres en composant de grandes abstractions faites de sang, de lait, de sperme et de vide. Le cyclone Serrano impose donc d’emblée la pesanteur de son héritage chrétien, le dépose et repose la question de l’image ; ce Christ devenu objet n’est-il pas le véhicule de la plus humaine des passions ? Celle de la peur, de la vulnérabilité à la souffrance et à l’atroce d’une condition que l’artiste veut donner explicitement à sentir.
Elles rappellent que derrière l’outrance point fondamentalement un désir de formes, un plaisir de la couleur et de la matière qui fait de l’image d’abord un vecteur d’émotion et de désir, un doute sensible et définitivement partageable qui piège les croyances et active nos envies de formes.
Andres Serrano, A Personal Mythology: Immersions and Bodily Fluids (1986-1990), du 10 novembre au 17 janvier 2026, galerie Nathalie Obadia, 3, rue du Cloître Saint-Merri, 75004 Paris, du lundi au samedi de 11h à 17h.