The Nerve — Galerie Allen
À la galerie Allen, l’exposition The Nerve, conçue par l’artiste Tarek Lakhrissi, joue du plein et du vide avec une profondeur réjouissante. Derrière l’accumulation saisissante de signes et d’images, son œuvre propre reste, elle, en retrait, optant pour l’élaboration d’un cadre de pensée en négatif, dépouillé de ses travaux personnels mais empli de sa vie.
Comme le corps sous le drap du fantôme de Rondinone qui nous fait face dès le seuil, les présences se nourrissent de l’absence pour créer la matière d’une trame qui les lie. Celle d’une lecture sensible de productions plastiques d’artistes qui le nourrissent à partir d’un concept à la fois physique et symbolique : le nerf comme zone de tension, de circulation et de mise en alerte. Une lecture qui penche vers la relecture tant le texte rédigé par Lakhrissi, plein d’émotions et d’intimité, habite le regard, tant les mots, les siens comme ceux des œuvres, s’additionnent pour dessiner des versants polysémiques à une narration éclatée (voire éclatante) où la réunion délaisse la formalisation d’un concept pour lui opposer une constellation d’affects, moteurs d’une idée force.
Dans l’espace compact de la galerie, l’exposition déploie sur les cimaises une énergie et un mouvement permanents. Chaque œuvre agit comme un pôle magnétique, attirant le regard ou le renvoyant vers son entourage, projetant un croisement constant entre vulnérabilité, saisie par l’image, désir exhibé et lucidité critique. Autour de la figure fantomatique d’Ugo Rondinone, qui semble suspendre le temps dans une intériorité silencieuse, se déploient des présences autrement plus expressives, parfois abrasives, mais toujours habitées.
Cette oscillation entre retenue et intensité dessine le rythme sinusoïdal de l’ensemble et fait basculer l’attention d’une cime à l’autre, reflétant l’excitation des rencontres et la fructuosité d’échanges artistiques dont Tarek Lakhrissi assume la position d’intercesseur. Il fait de sa propre mise en crise du monde un prisme à travers lequel lire les œuvres des autres. Le projet dit ainsi beaucoup de la portée collective de la création contemporaine, de sa capacité à intégrer l’altérité et la relation comme conditions mêmes du sens. Les pratiques de Valentin Ranger, Jasmine Gregory, Neila Czermak Ichti, Ndayé Kouagou, Soufiane Ababri mais aussi du peintre historique Jean Boullet trouvent un terrain commun pour leurs singularités où se rejouent les questions de légitimité, d’identité, de valeur et de résistance.
L’espace d’exposition se mue en une surface de passage plutôt qu’une entité close : un lieu où circulent forces, désirs et récits contradictoires. Loin d’apaiser les tensions formelles, The Nerve les maintient actives, comme une condition de survie et de création.
Face à l’effondrement, l’exposition de Lakhrissi, en prenant le parti de l’autre, oppose une reconstruction possible, qui fait de l’instabilité, de l’identité plurielle, le moteur d’un geste artistique opérant comme un échafaudage sensible à l’invention d’un regard commun.
** p(info). The Nerve, commissariat de Tarek Lakhrissi, avec Soufiane Ababri, Jean Boullet, Neïla Czermak Ichti, Jasmine Gregory, Ndayé Kouagou, Valentin Ranger, Ugo Rondinone, du 12 décembre 2025 au 17 janvier 2026, Galerie Allen, 6, passage Sainte-Avoye, 75003 Paris — Du mardi au vendredi : 11h — 18h. Le samedi : 11h — 19h.